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jeudi 15 mars 2012

Le printemps

Il faisait très chaud près du poêle. Je le revois ce gros cylindre de fonte au milieu de la classe.  Le tuyau montait vers le plafond où il était soutenu par un bout de fil de fer, puis piquait droit vers un coin de la salle où il s’engouffrait dans le mur. Autour du poêle, une barrière métallique empêchait qu’on ne s’approche. Mais moi, j’étais là, debout, depuis je ne sais combien de temps, les yeux levés vers un ciel nuageux sur feuille cartonnée, sous lequel la maîtresse avait écrit quelques mots. Et pour la plus-que-énième fois, elle me demandait de lire cette phrase.
- Non, Alain. Recommence.
Je transpire. Et ce n’est pas seulement à cause du poêle à charbon. Un doigt enfoncé dans le coin de mon tablier, je regarde la phrase récalcitrante. Encore une fois je m’applique intérieurement à regarder chaque mot. Printemps,  hirondelle … Pourtant c’est bien ça. Ces deux mots un peu longs je ne les déforme pas. De retour. On est bien d’accord, l’hirondelle est bien de retour. Et je reprends, d’une voix de moins en moins assurée. 
- Voilà le…
- Plus fort, Alain, je ne t’entends pas !
- Voilà le printemps, l’hirondelle…
- Non, ce n’est pas ça. Recommence.
Etrangement les copains ont cessé de rire. Après les quelques gloussements inévitables pour ponctuer les « ce n’est pas ça » de la maîtresse, il semble que l’angoisse qui m’a envahi ait fait tache d’huile.  En tout cas je n’entends plus rien. Je suis dans une sorte de brouillard qui n’a rien de printanier, un genre de nuage mou, comme dans les rêves, d’où sort régulièrement la même injonction : 
- Recommence !
- Voilà le pr…
- Non !
- Voilà le prin…
- Bon, ça suffit !
Je sens que je vais pleurer. La grosse boule dans ma gorge est prête à exploser. Plus rien ne va sortir de ma bouche qui s’entrouvre lentement sans bruit. 
- Ça suffit. Qui va lire cette phrase ? 
Un concert de voix s’élève en désordre. 
- Voici le printemps !
- Ah, bon ! surenchérit la maîtresse, « voici », et pas « voilà ». Va t’asseoir !
Je ne sais plus rien de ce qui m’entoure. Je file jusqu’à mon banc dans un vague brouhaha. La chaleur continue à m’étouffer. Je voudrais fondre et disparaître. Le poêle continue à ronronner paisiblement.

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