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jeudi 15 mars 2012

Dans un fauteuil

1

La nuit tombe de plus en plus tôt. Nous y voilà. L’été est bien fini. Quand je pense à tout ce que j’avais l’intention de faire pendant ces dernières semaines…
La fenêtre est restée entrebâillée et de mon fauteuil je sens le vent qui n’est plus très chaud. Il faudrait fermer.
Déjà huit semaines que je suis clouée là avec comme seul horizon les murs de cette chambre peinte en vert fade et le moulin infernal des pensées ressassées dans ma tête. Huit semaines que mes jambes ne répondent plus à ce que mon cerveau leur demande de faire. Dieu que le temps est long quand on ne peut bouger.
Maman a bien connu ça, elle aussi, la pauvre. C’est vrai que lorsque j’allais la voir, dans sa tanière (il n’y a pas d’autre mot pour désigner la chambre quasi-obscure qu’on lui avait attribuée aux Lilas) j’avais toujours l’impression que le temps s’était arrêté depuis la dernière fois où j’avais tiré la porte derrière moi.
Deux ans, ça  a duré. Deux ans où je l’ai vue perdre pied petit à petit. Tiens, « perdre pied » c’est bien le mot. Parce que lorsqu’on l’a mise dans cette maison, elle trottait encore. Le marché tous les matins. Pour acheter Dieu sait quoi puisque je remplissais son frigo régulièrement.
Il fallait qu’elle sorte. De préférence le porte-monnaie à la main. « Fais attention », tout le monde le lui disait. Mais elle ! Quelle tête de mule ! Elle avait toujours fait comme ça, et ce n’était pas à plus de quatre-vingt-dix ans que ça allait changer. Elle avait toujours raison.
Et ça m’énervait ! Et elle le savait. Comme si elle prenait un malin plaisir à faire le contraire de ce que je lui disais. « Riquette, elle me disait, Riquette, c’est moi qui t’ai élevée. Ce n’est pas toi qui va m’apprendre les choses, non ? ».
Riquette. Mon prénom c’est Erica. Comme ma grand-mère. Parce qu’elle est morte lorsque Maman m’attendait. Tu parles d’un héritage. Alors bien sûr, il fallait que je lui ressemble, que je sois une petite vieille avant l’heure. On me mettait des robes sans couleur, on m’attachait les cheveux derrière la tête et je devais apprendre à faire des napperons au crochet comme feue ma grand-mère. Qu’est ce que j’ai pu l’envier, ma sœur Eliane. Un garçon manqué comme pas deux. Ah, elle avait tous les droits, elle. Grimper aux arbres, faire des parties de ballon avec les voisins… Moi, Maman avait déclaré que j’étais de santé fragile et que je devais me ménager. Il ne fallait pas que je m’essouffle. Tout ça parce que Grand-mère avait de l’asthme. Résultat, le fauteuil en rotin à côté de la fenêtre et vas-y avec ton crochet, en gardant un œil sur les exploits d’Eliane dans le jardin. Jamais je n’ai eu de problèmes respiratoires ! Jamais ! Je m’enrhumais facilement, d’accord. Mais pas plus que beaucoup d’enfants. Juste après la guerre, on manquait d’un peu tout. Maman récupérait toutes les fins de pelotes de laine et nous tricotait des pulls à rayures de toutes les couleurs. Pas obligatoirement assorties… Et puis pour compléter, lorsque je partais à l’école, elle glissait sous mon pull un journal plié en deux. Parce que ça coupe le vent, elle disait. Et moi, dès que j’étais dans la rue, je l’enlevais bien sûr, ce maudit journal. Résultat : le rhume. Mais de là à prétendre que je ne devais pas faire d’exercice pour éviter les crises de suffocation…
Bref, j’étais condamnée à rester au calme comme une vieille avant l’heure. Une vieille avant l’heure que je suis devenue quand même, dans ce fauteuil roulant que je ne peux pas quitter si on ne me transporte pas.
Mais pour revenir à maman, tête de bois et jambes de chèvre, elle a continué, tant qu’on a pu la laisser faire, à sortir tous les jours et à prêter son porte-monnaie à qui voulait. « Prenez ce qu’il vous faut, disait-elle aux commerçants, je n’y comprends rien avec ces petites pièces. » Vous imaginez l’aubaine.
Jusqu’au jour où elle n’a pas pu rentrer chez elle parce qu’elle ne savait plus où elle était. Depuis quelques temps déjà ça lui arrivait de perdre le fil de ce qu’elle était en train de faire. Elle voulait aller à la poste et tout d’un coup, dans la rue, elle se demandait pourquoi elle était dehors ; Alors elle retournait à la maison et ensuite, elle nous racontait ça en riant.
-Tu sais Riquette, la tête ça s’use aussi. Heureusement que j’ai mes guiboles. Et ça l’amusait.
Ou bien elle posait les choses dans les endroits les plus incongrus et elle était persuadée, lorsqu’elle n’arrivait plus à les trouver, que quelqu’un la volait.
Quelqu’un.
J’étais presque la seule à aller la voir et à prendre soin d’elle. Eliane n’avait pas le temps depuis qu’elle avait pris en charge un Restaurant du Cœur. Sans doute que c’est plus agréable de servir la soupe à des inconnus qu’à sa propre mère… Bon. Mais moi, il fallait bien que j’y aille, lui ranger sa maison, à maman. Il fallait bien que quelqu’un vérifie son courrier, prenne son linge et fasse un  peu de ménage, non ? Alors, entendre dire que « quelqu’un » la volait…
- N’y fais pas attention, éludait Eliane au téléphone, elle ne sait pas bien ce qu’elle dit. 
- Et sa veste verte, qu’elle a tâchée en buvant son sirop, il fallait bien que je m’en occupe, non ? Eh bien, elle me dit que je l’ai emportée pour moi. Tu sais bien que cette pauvre veste était plus qu’usée, alors je l’ai jetée et on va lui en acheter une autre. J’ai pris un peu d’argent dans son sac pour ça. D’ailleurs, la verte, c’est moi qui la lui avais offerte.
- Tu as bien fait, c’est vrai que la voir toujours avec ses vêtements avachis…
Je me demande quand Eliane avait vu sa mère pour la dernière fois. Une fois par mois, pas plus, c’est certain, elle faisait un passage en coup de vent.
-Maman chérie, je n’ai pas beaucoup de temps, je me suis garée un peu en travers, mais je voulais monter t’embrasser.
-Ma poupée, je sais bien que tu as tellement de choses à faire. Tu sais ça me fait plaisir de te voir, mais je ne veux pas que tu te fatigues pour moi. Ta sœur a tout son temps, depuis qu’elle a pris sa retraite. Elle tournerait en rond chez elle si elle ne venait pas se distraire un  peu ici, cette pauvre Riquette.
La pauvre Riquette se mordait les lèvres et partait à la cuisine pour ne pas en entendre plus.
Donc un beau jour, maman n’a plus été capable de se rappeler où elle habitait. C’est une fille qui tapine à côté du dépôt des trams qui a téléphoné au Samu. Il était onze heures du soir, maman errait sur le trottoir. Elle avait son sac à provisions dans une main, des relevés bancaires dans l’autre et elle disait  « Mais où je suis, mais où je suis ? ». 
On l’a hospitalisée. Grâce aux relevés bancaires on a pu avoir son nom et son adresse. Un gendarme est allé chez elle et les voisins ont su lui donner assez d’informations pour qu’il trouve mon numéro de téléphone.
-Mais, maman, qu’est ce qui t’est passé par … ?
-Ah tu es là, ma Riquette ? Tu as bien fait de venir. Je ne les connais pas tous ces gens, là. Qu’est ce qu’ils font ici ?
Manifestement, la tête ne suivait plus le cours des événements. 
-Maman, tu vas te reposer un  peu. Elle est gentille la dame, là, qui t’a apporté ton repas.
-Oui. Elle est gentille. Elle m’a dit qu’elle s’appelle… je ne me souviens plus.
-Bon. On le lui demandera, ça ne fait rien.
Il a bien fallu prendre une décision. Eliane pensait qu’il  valait mieux ne pas changer ses habitudes. 
-Tu sais c’est très perturbant, à cet âge, de changer de cadre. Je suis certaine que, de retour chez elle, Maman chérie retrouvera ses repaires. Et puis, ça fait tellement longtemps qu’elle habite là. C’est toute sa vie. Il suffit que quelqu’un passe tous les jours pour ses médicaments. On doit pouvoir trouver un infirmier, non ? ça existe ce genre de service. En plus, dans sa situation, elle a certainement droit à une aide, par la Sécu. Et puis si on se relaie pour aller la voir…
Si on se relaie. Je connaissais la question, ça, ça voulait dire, Riquette tous les jours et Eliane chaque fois qu’elle a le temps, c'est-à-dire la semaine des quatre jeudis. 
-Moi, je crois qu’on ne peut pas prendre le risque de la laisser seule à la maison. Maintenant elle n’est plus assez lucide et elle risque de faire n’importe quelle bêtise. Pense, si elle avait été renversée par une voiture… Il ne faut plus qu’elle sorte. Quant à ses médicaments, tu sais très bien ce qui s’est passé l’an dernier. Lorsqu’elle a décidé qu’elle n’en avait pas besoin et qu’elle a arrêté de les prendre, une semaine après elle était au bord de l’étouffement avec un magnifique œdème pulmonaire. Elle aurait pu mourir. 
La perspective de la mort de maman n’avait pas l’air d’impressionner Eliane plus que ça. Comme si, de toute façon, puisqu’il faut bien mourir un  jour, la date n’avait pas beaucoup d’importance. Comment peut-on être insensible à ce point ?
Décidément maman m’aura été un souci d’un bout à l’autre. Quand je pense à tout ce que j’ai pu ressasser depuis soixante-sept ans. Et pourquoi je n’ai pas le droit de m’amuser avec les autres enfants dans le jardin ? Et pourquoi je n’ai pas le droit de sortir le soir comme Eliane et de danser comme une folle (je le faisais toute seule dans ma chambre, la porte bien fermée) ? Et pourquoi maman n’a jamais l’air contente des cadeaux que je lui fais ? Et pourquoi elle n’envoie jamais de carte postale aux enfants pendant les vacances alors qu’elle écrit à toutes ses copines ? Et pourquoi elle n’éprouve jamais le désir de faire un petit effort sur la cuisine quand on va déjeuner chez elle ? Et pourquoi elle continue à m’affubler de ce diminutif ridicule, ridicule déjà quand j’avais douze ans, alors maintenant ! Et pourquoi elle  ne téléphone jamais ? Et pourquoi elle a toujours mieux à faire que de passer un peu de temps avec nous en vacances ? Et pourquoi elle a donné à Eliane et à ma cousine Clarisse des bijoux qu’elle tenait de sa propre mère ? Et pourquoi quand papa est mort, c’est d’abord à Eliane qu’elle a téléphoné ? Et pourquoi quand je l’embrasse, elle tend la joue 
mais ne m’embrasse pas, elle ?…
L’infirmière vient de passer pour voir si je n’avais besoin de rien. Ce dont j’ai besoin, personne ne pourra me le rendre. C’est foutu. Je lui ai demandé de fermer la fenêtre. Dehors, une fillette sautait à la corde et ça, encore maintenant, ça m’exaspère.
Il est six heures, voilà le plateau repas. Tiède, bien sûr.  A la maison de retraite de maman aussi, les repas n’arrivaient jamais chauds dans les chambres.
L’aide soignante a mis le plateau sur la tablette et elle est juste un peu trop loin de mon fauteuil. Il faut que j’appelle.


2

Ce matin, c’est une nouvelle qui m’a apporté le déjeuner. Une petite nord-africaine avec une bille dorée au coin de la narine et un chewing-gum qui l’empêchait d’articuler. Je lui ai fait répéter trois fois (deux auraient suffit) ce qu’elle me demandait. D’ailleurs je me doutais bien de ce qu’elle voulait, c’était savoir si j’avais besoin du bassin.
Quelle horreur cet engin. Combien de fois j’ai dû installer maman sur son récipient de plastique jusqu’au jour où le personnel de la Maison des Lilas a opté pour les couches à jeter. 
Maman me disait « Ma fille, je t’ai assez torchée quand tu étais gamine. Eh bien c’est ton tour. » Charmant. 
Déjà lorsqu’elle était encore chez elle, il arrivait à maman de « s’oublier » comme on dit pudiquement. Je peux vous dire que moi, je n’oublierai pas ce qu’il me fallait faire lorsque je la trouvais dans cet état. Et Eliane qui trouvait ça normal, elle qui n’a jamais eu la chance de passer un de ces jours fastes…
A la maison de retraite, Les Lilas, le personnel était en nombre tellement insuffisant que  j’ai continué à aller tous les soirs voir maman. Il fallait bien que quelqu’un surveille si elle ne manquait de rien. Parce que les filles qui se paraient du nom d’aide soignantes étaient plutôt des stagiaires en début de formation que des employées diplômées et compétentes.
Alors, le gros linge, c’était pour les Lilas, et les affaire un peu personnelles de maman, c’était pour moi. Le coup d’éponge sur la toile cirée de la chambre aussi c’était pour moi, et la serviette de toilette autour du cou et la cuillère pour récupérer ce qui est passé à côté de la bouche, c’était pour moi aussi. 
Parce que maman, dès qu’elle a été dans cette maison, n’a plus fait aucun effort pour garder un peu de tonus ; elle s’est laissée décliner comme si cela ne donnait aucun souci à personne. 
Très vite elle a eu du mal à marcher. Au début, en lui donnant le bras, j’arrivais à la conduire jusqu’au petit jardin. Là il y avait d’autres pensionnaires mais surtout des visiteurs, donc des personnes avec qui on pouvait parler.
Et surtout ça me permettait de sortir mon paquet de Benson. La fumée, c’était mon ballon d’oxygène. Certains jours ça devenait presque sympathique, le jardin. J’arrivais à oublier où je me trouvais.
Et puis on est passé au fauteuil roulant. Vas-y pousse. Vas-y monte la petite pente qui conduit au réfectoire. Vas-y pousse plus fort, voyons. Mais tu vois bien que tu as oublié de desserrer  le frein, gourdifle ! L’ai-je assez détesté ce fauteuil. Un vieux clou qui avait déjà dû transporter des dizaines de vieux et dont les petites roues se coinçaient comme par un fait exprès. Je dois reconnaître que celui qu’on m’a attribué ici est bien plus moderne. Mais il a fallu que j’insiste. Sinon…
Un  jour enfin, il est devenu évident que le mieux était que maman reste dans son lit.
Et moi, bonne fille, j’encaissais. Ma vie s’organisait autour de ce qu’il fallait faire pour maman. Tous les jours, vers cinq heures, je prenais le bus et j’allais à la Maison des Lilas pour faire un peu de rangement dans la chambre, rapporter le linge que j’avais lavé et repassé, et pour faire manger avec la patience que le personnel de la maison de retraite n’avait pas, celle qui m’avait élevée. Mon devoir était là. 
Quant à Eliane, au téléphone, elle avait toujours d’excellents conseils à me donner. Ou des recommandations. 
-L’important c’est qu’elle ait bien ses médicaments. C’est toi qui les lui fais prendre ?
-Tu sais bien que je vais lui donner son repas tous les soirs. Alors, ses pilules…
-Bon. Fais-y attention. Je ne sais pas pourquoi, l’autre jour, elle m’a paru un peu essoufflée…
C’est vrai qu’il m’arrivait d’y penser trop tard. Parfois, c’était dans le bus en rentrant à la maison. Zut, je crois que je ne lui ai pas fait prendre son machin-truc… Mais c’est vrai que je n’ai pas vu le boîtier où on range les médicaments. C’est encore une de ces filles qui l’aura fourré n’importe où. Après tout, elle ne va pas en mourir.
J’ai bien le droit d’oublier des choses, moi aussi, non ?
Alors il y a eu cette alerte où il a fallu faire venir un médecin parce que maman respirait mal. 
L’oedème avait repris le dessus. Ses poumons étaient gonflés et appuyaient sur le cœur. Le pouls en chute libre et la bouche grande ouverte comme un poisson qu’on vient de sortir de l’eau.
Branle-bas de combat. Oxygène dans les narines et apparition, quand même, d’une Eliane plus agitée que jamais. Elle avait pour une fois pu se dégager de ses multiples obligations charitables et s’était précipitée aux Lilas faisant une entrée remarquée dans la chambre ou maman peinait.
-Maman chérie, ça va aller, tu vas voir. J’ai parlé avec le directeur, on va bien s’occuper de toi. Il m’a dit qu’il y veillerait personnellement. Et puis la petite qui fait le ménage, elle a l’air bien, celle-là. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à le lui dire.
Et moi, je n’existais pas ? Je n’étais pas là pour gérer les soucis ? 
Sans doute aux yeux de ma sœur avais-je failli à mon devoir puisque, malgré ma présence quotidienne, maman avait eu un sérieux problème de santé. Je n’avais donc pas droit à la parole. Ou plutôt, ma parole ne faisait pas le poids face à l’intervention magistrale d’Eliane.
Et en avant pour les recommandations. 
-Tu sais, si tu as besoin d’aide…
Je n’étais pas assez compétente et efficace. C’était clair.
-Tu es sûre que son traitement n’a pas à être modifié ?
Evidemment je n’avais pas pris la précaution de faire venir un médecin avant que maman ne soit mal…
-Tu n’avais rien remarqué de particulier ces derniers jours ?
Manque de vigilance, messieurs les jurés.
Progressivement maman a repris le dessus. Sacrée constitution. Mais le coup de semonce avait été rude.
J’en retenais que cinq à six jours sans médicaments étaient suffisants pour créer une situation qui, si elle se renouvelait, ne pouvait qu’avoir raison des dernières forces de « Maman Chérie ». Dixit le médecin. Et ma sœur de ponctuer la sentence d’un hochement sec et définitif de la tête.
La petite nouvelle, elle n’est pas fichue de me caler correctement avec les coussins dans le fauteuil. J’ai comme un bourrelet qui me coupe le dos. 
« Ne vous agitez pas comme ça, elle m’a dit, vous allez vous faire du mal. Vous avez pris vos médicaments ? Attendez, je vais incliner un peu le dossier, vous allez voir. » 
Rien du tout. Je n’ai rien vu du tout. Seulement que mon dos appuyait encore plus sur ce maudit coussin. Et la moitié Sud de mon corps comme un bout de bois. Un tas de viande insensible.
Et Eliane au téléphone: « Au moins tu ne souffres pas… ».
Non, je ne souffre pas. Je ne sens rien. Si vous croyez que c’est mieux ! Je préférerais avoir mal à en hurler que de savoir que plus jamais je ne pourrai me lever de ce fauteuil.
Il m’arrive de revoir maman, son cabas à la main, partant pour d’hypothétiques courses. A quelques années près, elle était centenaire. 
Une petite silhouette grise dans la rue qui monte vers le marché. Toute menue. Une souris. Un peu penchée en avant comme pour lutter contre le vent, ce mistral de chez nous qui d’ailleurs l’aurait renversée en moins de deux.  Une souris à grosses pattes, quand même. Les jambes enflées du pied au genou, serrées dans des bas opaques. Eté comme Hiver. Mais ça ne l’empêchait pas d’aller et venir, elle. Quand je pense au nombre de fois où je lui ai reproché de sortir…
Et moi, là…
Les derniers temps, lorsque j’entrais dans sa chambre aux Lilas, elle n’avait même plus la force de tourner la tête pour savoir qui arrivait. J’entrais tout doucement parce que souvent elle dormait. Elle dormait presque tout le temps à la fin. Et puis je m’approchais de son lit et là, je voyais son œil noir qui se tournait un peu vers moi. « Un œil noir te regarde ». C’est au toréador que ces mots s’adressent dans Carmen. Et ils annoncent un danger. Mais ma pauvre maman, quel danger pouvais-tu représenter encore pour moi ? Incapable de te lever, fatiguée dès que tu avais fait l’effort de prononcer quelques mots, tout juste bonne à laisser ton tube digestif fonctionner.
Ton regard qui m’avait tellement glacée lorsque j’étais gamine, maintenant n’était plus qu’une arme qui n’arrivait pas jusqu’à moi. Comme un boulet de canon qui retomberait au sol avant d’atteindre son but. Eliane te trouvait désarmante (bon sang où allait-elle chercher de ces mots ?), moi, je te savais désarmée. A tout jamais. 
Alors je pouvais avec des gestes de tendresse jouer à la poupée. Te parler d’une voix enjouée comme si tout allait bien. Te montrer des images qui ne t’intéressaient plus depuis longtemps parce que tu confondais tout le monde sur les photos. Moi, ça me faisait plaisir d’égrainer le passé, de rappeler des anecdotes que je me forçais à trouver cocasses. Et quelle réputation ça me faisait. Auprès du personnel peut être, mais surtout auprès des autres familles avec qui j’échangeais toujours quelques mots en retraversant le petit salon d’accueil. Elle est vraiment admirable ! Quel dévouement pour sa pauvre mère !
J’en faisais un peu trop sans doute, mais au moins j’avais la situation en main. Enfin je n’étais plus celle qui obéit mais celle qui décide. Et tous les soirs je pouvais rejouer ce scénario-là : j’arrive et je prends les choses en main. 
Eliane, personne ne la connaissait, ici. Il fallait, lorsqu’elle était là, que je la présente à nouveau à tout le monde. 
-Ma sœur Eliane. Oui, elle a pu venir un peu aujourd’hui. Vous savez ce que c’est. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir passer du temps avec sa maman. On ne les aura pas toujours avec nous, nos parents. Enfin, je suis bien assez solide pour faire face. Et ça la soulage vraiment de savoir que je suis là. Hein, Eliane ? 
Nous avions été élevées avec une forte insistance sur le sens du devoir, et je n’allais pas laisser passer une si belle occasion de le lui rappeler, à la Mère Thérésa des Colucheries. Il me semble que quand on a des parents, on a des devoirs tant qu’ils sont de ce monde. 
Je m’énerve. Et ce n’est pas ça qui va améliorer ma situation. Je n’ai pas assez de force dans les bras pour déplacer mon fauteuil roulant un peu plus près de la fenêtre. D’ici je ne peux même pas voir ce qui se passe dehors. Ils pourraient quand même y penser les architectes qui construisent ce genre de bâtiment pour des personnes qui ne peuvent pas se mettre debout.
J’ai appelé mais personne ne vient. Comment être certaine que la sonnette fonctionne ? Il paraît qu’il y a une petite lumière qui s’allume dans le couloir. Une lueur dans la nuit… Mais d’ici, bien évidemment, on ne peut pas la voir. 
Alors j’insiste, j’insiste. Quelqu’un finira bien par venir à mon aide.


3

C’est ainsi que nous nous sommes, maman et moi, enterrées dans une situation aussi sans surprise qu’un tunnel de chemin de fer.
Jour après jour le même schéma. Les petites courses (des mouchoirs en papier, un nouveau tube de pâte à fixer les appareils dentaires, …), le linge à prévoir (voyons, quand a-t-on changé sa chemise de nuit ?), les paperasses diverses (la Sécu, le règlement de la chambre…). Et puis le bus. Et me voilà sur les lieux du crime, comme on dit.
-Comment ça va aujourd’hui ? 
Regard sans émotion particulière sous des paupières à moitié fermées.
Un peu de rangement. C’est ma manière à moi de marquer mon territoire. Et puis on cherche quelque chose de nouveau à dire. Sans succès. Elle a vraiment le teint jaune, je trouve. Et sa respiration est si calme que les couvertures ne se soulèvent  pas plus que si elle avait cessé de vivre.
Il faut trouver un prétexte pour sortir de la chambre et aller griller une cigarette dans le jardin. Bon. Ce n’est pas encore l’heure du repas. Je feuilletterais bien un magazine à côté d’elle mais, avec la chaleur qu’ils maintiennent dans cette maison, j’ai peur de m’assoupir. Et ça ferait vraiment mauvais effet si quelqu’un entrait dans la chambre. Je suis là pour veiller sur elle et non pour qu’elle me regarde m’avachir dans ce qui était son fauteuil roulant et qu’on a oublié là.
On a tenu comme ça, face à face, pendant trois mois.
Les courses. Le linge. Le bus. Le repas du soir à la petite cuillère parce que dans ces cas-là on leur mixe tout ensemble. Comme pour les petits pots de bébés aux noms si appétissants. Sauf que là, le foie, les pâtes et les haricots verts, ça faisait une bouillie qui aurait coupé l’envie à n’importe qui. Moi, j’en avais la nausée, à la longue.
Et les médicaments à prendre (avant et pendant le repas) que j’allais oublier ! 
Enfin, que je me suis mise à oublier de plus en plus souvent. J’essayais. Un jour ou deux. Pour voir. Et puis un peu plus longtemps. Mais il ne semblait pas que ça change quoi que ce soit. J’étais perplexe. Je ne me voyais pas, pour des années encore peut être, enchaînée à ce pied de lit quotidiennement.
Trois semaines il a fallu pour que le « traitement » fasse effet. Un jour je suis arrivée et j’ai senti que ce n’était pas comme d’habitude. Elle avait les yeux presque fermés et il y avait comme un drôle de bruit qui sortait de sa gorge. Un grésillement un peu humide. Entre ses paupières je voyais bien qu’elle me regardait, et ce regard appelait à l’aide.
Alors j’ai compris que la fin arrivait. Pour nous deux. Deux calvaires à la fois. Je lui ai pris la main et je l’ai regardée de près, détaillant chaque parcelle de ce visage que je ne regardais plus depuis longtemps. Les cheveux maintenant clairsemés. Le front aux rides profondes Le nez formant comme une bosse en son milieu avec la marque des lunettes qu’elle ne portait plus pourtant gravée de façon permanente. La joue avec ce qui s’était autrefois appelé un grain de beauté et qui n’était plus qu’une tache sans grâce au milieu d’un duvet plus gris que blanc. La bouche aux lèvres minces (comment avait-elle pu se maquiller dans sa jeunesse ?) et au coin de laquelle deux plis s’étaient formés en direction du menton.
C’était clair. Maman atteignait le bout du chemin. L’heure de la délivrance allait sonner. Lorsqu’on a apporté son plateau repas, la petite a demandé  « ça va ? ». Comme je ne voulais pas qu’elle s’attarde j’ai répondu vaguement avec un sourire de remerciement qui signifiait « laisse-moi tranquille ».
Le plateau est resté sur la table, et moi j’ai continué à observer l’arrivée progressive de la fin. De temps en temps, sa respiration s’arrêtait quelques secondes, comme si elle se reposait avant de reprendre son chuintement  ténu. Une pause de temps en temps. Je me disais que c’était le moment de lui parler encore  mais je n’avais plus rien à dire. J’assistais à la mort de ma mère en silence. C’est à l’intérieur de ma tête que ça parlait.
« Allez, encore un effort. Tu y es presque. Tu vas voir, ça va s’arrêter. » Et puis ça repartait. Il me semblait que les moments où sa respiration ne fonctionnait plus étaient de plus en plus longs. Ou bien c’est moi qui ne voyais que ce que je souhaitais.
Deux heures, ça a duré. A un moment, j’ai pensé, ça y est. Cette fois-ci la machine ne va pas redémarrer. Et puis il y a eu encore deux petits crachotements au fond de sa gorge et plus rien. 
J’ai lâché la main que je tenais toujours et qui était restée froide et inerte depuis que je m’étais assise à côté d’elle. Je me suis dit qu’il fallait que je lui ferme les yeux. Le geste définitif. J’ai dû m’y reprendre à deux fois car les yeux se ré-ouvraient comme si elle voulait encore m’enlever un peu de vie. Mais la farce n’était pas drôle. Et puis je suis allée au bureau de la Direction pour leur dire que maman était morte. C’est eux qui ont prévenu Eliane. Je ne me sentais pas d’affronter les questions inutiles de ma sœur ni le ton larmoyant qu’elle n’allait pas manquer de prendre. 
Je suis retournée dans la chambre. Je me souviens que j’ai pensé : elle n’a pas bougé. Comme si elle était encore capable de me jouer ce mauvais tour de se remettre à respirer.
J’ai commencé à ranger un peu tout ce qu’il y avait sur la table. Les fleurs en plastique dans le verre à moutarde (Cette pauvre Eliane n’a jamais eu de goût). Les photos, les cartes postales. La serviette décidément très sale. Et puis j’ai ouvert la penderie. Il allait falloir encore vider tout ça. On aurait dû s’en occuper depuis longtemps puisque de toute façon on ne l’habillait plus. Pourquoi fait-on toujours comme si la vie ne devait jamais s’arrêter ?
J’avais depuis quelques temps mis à part les vêtements pour après sa dernière toilette. Mon côté prévoyant. Sa robe noire qu’elle mettait « les grands jours », c'est-à-dire pour les fêtes de famille, et puis un petit gilet mauve que je lui avais acheté et qu’elle n’avait jamais porté. J’ai failli les sortir tout de suite et accrocher le cintre à la poignée de la fenêtre, et puis je me suis dit que ça aurait l’air de vouloir précipiter les choses. 
Dans le placard, sur l’étagère du haut, il y avait une boîte à chaussures dont je n’avais pas le souvenir. Qu’est ce que c’était que cette affaire-là ? Je ne me souvenais pas d’avoir rangé quoi que ce soit là-haut. Eliane aurait-elle mis de côté des choses pour elle ? Qu’est ce qu’on avait essayé de me cacher ? 
Je n’arrivais pas à atteindre cette étagère, alors je suis montée sur le fauteuil roulant. Au moins il aura servi jusqu’à la fin celui-là. J’ai tendu les mains vers la boîte en carton et c’est là que ça s’est produit. Le frein n’était pas serré. Le fauteuil a reculé un peu et moi je n’ai pas eu le temps de me raccrocher à quoi que ce soit. Ma tête a heurté une étagère pendant que mes pieds s’éloignaient du placard. J’ai poussé avec les deux mains sur je ne sais pas quoi et alors j’ai basculé en arrière au moment où le fauteuil s’immobilisait coincé contre le pied du lit. Tout cela en un instant. J’ai juste eu le temps de sentir quelque chose qui me rentrait dans le dos, comme un coup de poignard. Les cale-pieds chromés de ce fauteuil que j’avais tant détesté. 
Ma bouche s’est ouverte et j’ai poussé un hurlement : Maman !

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