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jeudi 15 mars 2012

La tache

Mon frère jumeau et moi étions bien sûr dans la même classe à l’école communale. Une école comme tant d’autres dans la ville, avec ses fenêtres encadrées de briques, sa cour goudronnée dominée par trois platanes et un préau qui ombrageait chaque extrémité.
Dans la classe, le poêle à charbon cerné d’une barrière de protection tenait la position centrale. Le long du mur, sous les fenêtres, s’alignaient des porte-manteaux destinés à recevoir en fin de journée les blouses grises que chaque élève et même le maître portaient.
Je la revois, cette blouse, faite d’un coton ordinaire dont les fils inégalement teintés dessinaient comme de fines hachures. De gros boutons noirs assuraient la fermeture, secondés par une ceinture à boucle métallique comme si deux précautions valaient ici vraiment mieux qu’une. 

Pour comprendre l’étendue du drame qui allait se jouer il faut savoir aussi  que chaque année dans notre ville arrivait, précédé d’une vaste campagne publicitaire, un cirque. LE cirque. L’événement que nous attendions comme si tout à coup la vie en noir et blanc se colorait violemment. Le cirque avec son chapiteau à rayures, ses roulottes peinturlurées de rouge et de jaune et son odeur, lorsqu’on en approchait, de bêtes que nous imaginions plus fauves les unes que les autres.
Et puis il y avait la parade. Le défilé  qui parcourait la ville à grand renfort de musiques tonitruantes et de promesses d’émotions fortes qu’un hautparleur grésillant nous lançait. 
Sur le plateau d’une série de camions se donnaient à voir des équilibristes, toujours accompagnés de jeunes femmes souriantes aux mouvements aussi gracieux qu’inutiles, des animaux dont les rugissements pourtant fatigués nous ravissaient et des clowns, bien sûr, des clowns sans lesquels un cirque ne serait pas un cirque.

Il était convenu implicitement que toute la famille irait assister au spectacle. Du haut de mes huit ans le contraire ne me paraissait même pas envisageable. Avec mon frère, nous avions longuement contemplé les affiches qui nous paraissaient immenses et donc magnifiques. Elles suggéraient l’assaut de tigres furieux sur un dompteur impassible et fier pendant qu’au dessus de leur tête des trapézistes virevoltaient dans les airs et que deux clowns hilares brandissaient des instruments de musique rutilants. Le tout parsemé d’étoiles et couronné de slogans. A cet âge là, que peut-on demander de mieux ?

Sur la demande de ma mère, un contrat avait été passé. Si mon frère et moi étions sages pendant les deux semaines qui nous séparaient de la date possible de cette sortie, nous irions au cirque. Etre sage représentait une notion certes floue, mais qui, à cette époque, revêtait une importance indubitable. Lorsqu’une connaissance,  une voisine, interrogeait devant nous notre mère, « Et ils sont sages, ces garçons ? », la réponse était invariable : « Il faut le dire vite ».  
Mais ma mère devait être certainement dans une période de fatigue particulière pour qu’un tel marché ait dû être conclu. Sans doute avions-nous un peu plus que d’habitude, les semaines précédentes, donné des occasions de se lamenter à celle qui profitait en première ligne de nos écarts de conduite divers. Dans les cas graves, une bagarre plus bruyante que d’habitude ou un acte de désobéissance patent, ma mère, après avoir grondé le ou les intéressés, annonçait « Papa le saura ». Sentence destinée à nous inquiéter lourdement et qui faisait chaque fois un peu plus de notre père, le justicier suprême et impitoyable. 
Dans mon esprit, à l’époque, il y avait là une image proche de ce Dieu que le pasteur nous présentait à l’Ecole du Dimanche. Un Dieu tout-puissant, omniscient et qui punissait sans hésitation le « méchant ».
Il est vrai que notre père, terriblement absorbé par son travail, ne rentrait à la maison qu’en coup de vent à midi, déjeunait à toute vitesse et ne réapparaissait, le soir, qu’à l’heure du repas. Tout cela rendait sa présence rare et précieuse. Il était l’autorité qui ne se manifestait qu’en écartant deux nuages et n’intervenait, semblait-il, qu’à regret. 

Suivant la proposition maternelle, mon père avait donc apposé au mur de la petite pièce que nous appelions son bureau, une feuille de papier avec en haut de deux colonnes le prénom de mon frère et le mien, et en verticale les jours qui allaient défiler. Chaque soir, lorsqu’il rentrait de son travail, nous attendions le moment où il allait s’occuper d’inscrire, après consultation de l’autorité maternelle, le verdict du jour. Mon père interrogeait ma mère et devant nos yeux inévitablement inquiets mettait une croix à l’endroit prévu pour dire que tout allait bien. Il va de soi que cela s’accompagnait souvent d’un instant d’hésitation propice à nous tenir en haleine.

Depuis presqu’une semaine le tableau se remplissait donc de croix positives lorsqu’un soir, à la sortie de l’école, un incident vient obscurcir le ciel. Mon frère et moi nous précipitons vers ma mère qui nous attendait comme chaque jour devant la porte, mais au lieu de nous embrasser comme à l’accoutumée, elle a  un geste qui m’arrête net.
- Qu’est ce que c’est cette tache sur ton pull ? 
Regard surpris du présumé coupable, sur son ventre.
- Ben… je sais pas. Où ça ?
Il faut dire que nous portions à l’époque des pulls à rayures, tricotés par ma mère à partir de fins de pelotes de diverses couleurs patiemment récupérées. Mais l’œil maternel avait immédiatement remarqué ce qui justement faisait tache.
- C’est de la peinture ou de l’encre ? Fais voir. Et ta blouse ? Tu n’avais pas mis ta blouse ?
Protestation véhémente de ma part. Mettre sa blouse toute la journée à l’école faisait partie des règles les moins susceptibles d’être violées.
- Si, bien sûr. Je l’avais…
- Ne me raconte pas d’histoires. Si tu avais mis ta blouse tu ne te serais pas taché.
- Je t’assure…
Soupir de ma mère, les yeux au ciel. 
- Ah ! si, je me souviens, c’est ce soir, pendant l’étude, elle était un peu ouverte. 
- Ce n’est pas possible, ce gosse. Combien de fois on te l’a déjà dit !
Je passe sur les commentaires alignés tout au long du chemin de retour à la maison, ma mère étant fort habile dans l’art de la broderie oratoire lorsque quelque chose la  contrariait.
A la crête de ses vagues de lamentation se situait la phrase représentant le comble de l’horreur : « On n’y arrivera pas. Je serai obligée d’aller travailler ». Menace qui avait toujours pour effet de nous faire fondre, mon frère et moi, en humides promesses de rachat.

Le soir venu une atmosphère particulièrement calme régnait dans la maison au retour de mon père. Je sentais bien, et mon frère aussi, que ce n’était pas le moment d’en rajouter.
Et arrive, devant la petite affiche du bureau, la question quotidienne ? 
- Ils ont été sages, aujourd’hui ?
Je pourrais décrire ici ce qu’est réellement un  silence de plomb ou un froid glacial mais la riposte maternelle ne laissa pas le temps à un tel climat de s’installer.
- Alain, non seulement a fait une tache sur ses vêtements, mais en plus il m’a menti en disant qu’il avait mis sa blouse à l’école ce qui n’était pas vrai. 
Une tache.
Echange de regards entre mes parents. Mon frère ne pipe mot et se tortille un pied posé sur l’autre. Et moi, moi qui déjà ne savais pas me taire :
- Oui, mais je ….
- Qu’est ce qu’on va mettre à la date d’aujourd’hui ?
- …
- Bon, je mets un point d’interrogation.
Je le revois encore ce point d’interrogation inscrit avec le gros crayon, bleu à un bout et rouge à l’autre, dont mon père se servait chaque soir. Sur la colonne des croix alignées il tranchait violemment et attirait inévitablement le regard. 
Inutile de dire que les jours suivants, rien n’est venu gêner l’apposition paternelle d’une croix sous chacun de nos deux prénoms.
Mais chaque soir, devant l’affichette du bureau, j’avais devant moi  ce point d’interrogation qui me regardait comme un œil au sourcil levé et qui prenait dans mon esprit la forme d’un doigt accusateur.
- Tu as une tache !
Certes, à la première lessive, la peinture incriminée avait disparu, mais l’œil de Dieu-le-Père continuait de me scruter de l’arrondi de son trait bleu.

Vint le jour prévu pour la sortie au cirque. Je dois dire que mon frère semblait aussi inquiet que moi. Allait-on annuler purement et simplement le projet ? Ou bien allait-on me laisser à la maison pendant que les parents l’emmèneraient lui seul au cirque ?
Cette dernière hypothèse semblait tout aussi cruelle que la première tant nous étions habitués à tout faire ensemble et à partager chaque miette du quotidien familial.
Passons sur le bref conciliabule entre les parents et le sourire fugitif que j’ai bien cru apercevoir sur le visage maternel. Sourire immédiatement ravalé, mais avais-je bien vu ou bien étais-je seulement en train de m’imaginer ce qui me convenait ?
Dans le bureau se joue le dernier acte. Mon frère et moi avons bien évidemment bondi à l’appel lancé par mon père. Nous n’étions pas bien loin, de toute façon, guettant le moment où le rassemblement devant l’affichette annoncerait l’heure du verdict. 
- Alors, qu’est-ce qu’on décide ? Vous voulez y aller, à ce cirque ?
La question me parait alors une promesse de bonne surprise ; S’il demande notre avis c’est que la sortie est encore possible. Et comme nous savons pertinemment qu’il achète toujours les places à l’avance, c’est que les billets sont dans le cartable paternel, là, sur le bureau.
Mon frère et moi n’osons pas répondre et nous contentons d’un sourire gêné, vaguement complice, du genre « tu nous fais marcher ».
Encore un instant de feinte hésitation, et puis la pluie bienfaitrice tombe sur nos terres desséchées d’anxiété
- Bon, allez, ça ira.
Il me lance un regard qui n’arrive pas à se faire sévère, se détourne avant de sourire et tend la main vers le plumier en carton que nous lui avons offert pour la fête des pères.
Le gros crayon bleu trace une croix par-dessus le point d’interrogation. En appuyant bien. Par deux fois.
Je la connais cette histoire de l’enfant qui a fait une tache grasse sur la tapisserie du salon et qui colle par-dessus un morceau de papier, puis un autre et un autre, la tache réapparaissant toujours à la surface. Mais ici, le pardon vient recouvrir la faute.
Nous ne pouvons réprimer un « Ouiiiiiii ! » proche du sifflement de la cocote minute quand on en retire la soupape. A la fois cri et soupir de soulagement. Pour un peu, mon frère et moi nous précipiterions sur nos manteaux. 
- Alors, à table, si vous ne voulez pas qu’on soit en retard.
Je n’ai gardé aucun souvenir particulier du spectacle que nous avons vu ce soir-là. 
Mais aujourd’hui, je revois encore la croix venue ensevelir ce malheureux point d’interrogation. 
Et vraiment, au milieu de la page, ça faisait une sacrée tache.  

- Nous en resterons là pour aujourd’hui, murmure mon psychanalyste. A vendredi.
Je me relève du divan où j’étais allongé et lorsque je dépose mes billets sur la petite table, j’entends sa voix qui ajoute :
- Et  « tachez » d’être à l’heure.
Je ne l’ai pas regardé mais je crois bien l’avoir entendu sourire.

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