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jeudi 15 mars 2012

Portraits



Iris

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Sandrine

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Peignoir

Moine

JH

Dur/Doux

Simon - dos

Japan

Sortie

Le printemps

Il faisait très chaud près du poêle. Je le revois ce gros cylindre de fonte au milieu de la classe.  Le tuyau montait vers le plafond où il était soutenu par un bout de fil de fer, puis piquait droit vers un coin de la salle où il s’engouffrait dans le mur. Autour du poêle, une barrière métallique empêchait qu’on ne s’approche. Mais moi, j’étais là, debout, depuis je ne sais combien de temps, les yeux levés vers un ciel nuageux sur feuille cartonnée, sous lequel la maîtresse avait écrit quelques mots. Et pour la plus-que-énième fois, elle me demandait de lire cette phrase.
- Non, Alain. Recommence.
Je transpire. Et ce n’est pas seulement à cause du poêle à charbon. Un doigt enfoncé dans le coin de mon tablier, je regarde la phrase récalcitrante. Encore une fois je m’applique intérieurement à regarder chaque mot. Printemps,  hirondelle … Pourtant c’est bien ça. Ces deux mots un peu longs je ne les déforme pas. De retour. On est bien d’accord, l’hirondelle est bien de retour. Et je reprends, d’une voix de moins en moins assurée. 
- Voilà le…
- Plus fort, Alain, je ne t’entends pas !
- Voilà le printemps, l’hirondelle…
- Non, ce n’est pas ça. Recommence.
Etrangement les copains ont cessé de rire. Après les quelques gloussements inévitables pour ponctuer les « ce n’est pas ça » de la maîtresse, il semble que l’angoisse qui m’a envahi ait fait tache d’huile.  En tout cas je n’entends plus rien. Je suis dans une sorte de brouillard qui n’a rien de printanier, un genre de nuage mou, comme dans les rêves, d’où sort régulièrement la même injonction : 
- Recommence !
- Voilà le pr…
- Non !
- Voilà le prin…
- Bon, ça suffit !
Je sens que je vais pleurer. La grosse boule dans ma gorge est prête à exploser. Plus rien ne va sortir de ma bouche qui s’entrouvre lentement sans bruit. 
- Ça suffit. Qui va lire cette phrase ? 
Un concert de voix s’élève en désordre. 
- Voici le printemps !
- Ah, bon ! surenchérit la maîtresse, « voici », et pas « voilà ». Va t’asseoir !
Je ne sais plus rien de ce qui m’entoure. Je file jusqu’à mon banc dans un vague brouhaha. La chaleur continue à m’étouffer. Je voudrais fondre et disparaître. Le poêle continue à ronronner paisiblement.

La tache

Mon frère jumeau et moi étions bien sûr dans la même classe à l’école communale. Une école comme tant d’autres dans la ville, avec ses fenêtres encadrées de briques, sa cour goudronnée dominée par trois platanes et un préau qui ombrageait chaque extrémité.
Dans la classe, le poêle à charbon cerné d’une barrière de protection tenait la position centrale. Le long du mur, sous les fenêtres, s’alignaient des porte-manteaux destinés à recevoir en fin de journée les blouses grises que chaque élève et même le maître portaient.
Je la revois, cette blouse, faite d’un coton ordinaire dont les fils inégalement teintés dessinaient comme de fines hachures. De gros boutons noirs assuraient la fermeture, secondés par une ceinture à boucle métallique comme si deux précautions valaient ici vraiment mieux qu’une. 

Pour comprendre l’étendue du drame qui allait se jouer il faut savoir aussi  que chaque année dans notre ville arrivait, précédé d’une vaste campagne publicitaire, un cirque. LE cirque. L’événement que nous attendions comme si tout à coup la vie en noir et blanc se colorait violemment. Le cirque avec son chapiteau à rayures, ses roulottes peinturlurées de rouge et de jaune et son odeur, lorsqu’on en approchait, de bêtes que nous imaginions plus fauves les unes que les autres.
Et puis il y avait la parade. Le défilé  qui parcourait la ville à grand renfort de musiques tonitruantes et de promesses d’émotions fortes qu’un hautparleur grésillant nous lançait. 
Sur le plateau d’une série de camions se donnaient à voir des équilibristes, toujours accompagnés de jeunes femmes souriantes aux mouvements aussi gracieux qu’inutiles, des animaux dont les rugissements pourtant fatigués nous ravissaient et des clowns, bien sûr, des clowns sans lesquels un cirque ne serait pas un cirque.

Il était convenu implicitement que toute la famille irait assister au spectacle. Du haut de mes huit ans le contraire ne me paraissait même pas envisageable. Avec mon frère, nous avions longuement contemplé les affiches qui nous paraissaient immenses et donc magnifiques. Elles suggéraient l’assaut de tigres furieux sur un dompteur impassible et fier pendant qu’au dessus de leur tête des trapézistes virevoltaient dans les airs et que deux clowns hilares brandissaient des instruments de musique rutilants. Le tout parsemé d’étoiles et couronné de slogans. A cet âge là, que peut-on demander de mieux ?

Sur la demande de ma mère, un contrat avait été passé. Si mon frère et moi étions sages pendant les deux semaines qui nous séparaient de la date possible de cette sortie, nous irions au cirque. Etre sage représentait une notion certes floue, mais qui, à cette époque, revêtait une importance indubitable. Lorsqu’une connaissance,  une voisine, interrogeait devant nous notre mère, « Et ils sont sages, ces garçons ? », la réponse était invariable : « Il faut le dire vite ».  
Mais ma mère devait être certainement dans une période de fatigue particulière pour qu’un tel marché ait dû être conclu. Sans doute avions-nous un peu plus que d’habitude, les semaines précédentes, donné des occasions de se lamenter à celle qui profitait en première ligne de nos écarts de conduite divers. Dans les cas graves, une bagarre plus bruyante que d’habitude ou un acte de désobéissance patent, ma mère, après avoir grondé le ou les intéressés, annonçait « Papa le saura ». Sentence destinée à nous inquiéter lourdement et qui faisait chaque fois un peu plus de notre père, le justicier suprême et impitoyable. 
Dans mon esprit, à l’époque, il y avait là une image proche de ce Dieu que le pasteur nous présentait à l’Ecole du Dimanche. Un Dieu tout-puissant, omniscient et qui punissait sans hésitation le « méchant ».
Il est vrai que notre père, terriblement absorbé par son travail, ne rentrait à la maison qu’en coup de vent à midi, déjeunait à toute vitesse et ne réapparaissait, le soir, qu’à l’heure du repas. Tout cela rendait sa présence rare et précieuse. Il était l’autorité qui ne se manifestait qu’en écartant deux nuages et n’intervenait, semblait-il, qu’à regret. 

Suivant la proposition maternelle, mon père avait donc apposé au mur de la petite pièce que nous appelions son bureau, une feuille de papier avec en haut de deux colonnes le prénom de mon frère et le mien, et en verticale les jours qui allaient défiler. Chaque soir, lorsqu’il rentrait de son travail, nous attendions le moment où il allait s’occuper d’inscrire, après consultation de l’autorité maternelle, le verdict du jour. Mon père interrogeait ma mère et devant nos yeux inévitablement inquiets mettait une croix à l’endroit prévu pour dire que tout allait bien. Il va de soi que cela s’accompagnait souvent d’un instant d’hésitation propice à nous tenir en haleine.

Depuis presqu’une semaine le tableau se remplissait donc de croix positives lorsqu’un soir, à la sortie de l’école, un incident vient obscurcir le ciel. Mon frère et moi nous précipitons vers ma mère qui nous attendait comme chaque jour devant la porte, mais au lieu de nous embrasser comme à l’accoutumée, elle a  un geste qui m’arrête net.
- Qu’est ce que c’est cette tache sur ton pull ? 
Regard surpris du présumé coupable, sur son ventre.
- Ben… je sais pas. Où ça ?
Il faut dire que nous portions à l’époque des pulls à rayures, tricotés par ma mère à partir de fins de pelotes de diverses couleurs patiemment récupérées. Mais l’œil maternel avait immédiatement remarqué ce qui justement faisait tache.
- C’est de la peinture ou de l’encre ? Fais voir. Et ta blouse ? Tu n’avais pas mis ta blouse ?
Protestation véhémente de ma part. Mettre sa blouse toute la journée à l’école faisait partie des règles les moins susceptibles d’être violées.
- Si, bien sûr. Je l’avais…
- Ne me raconte pas d’histoires. Si tu avais mis ta blouse tu ne te serais pas taché.
- Je t’assure…
Soupir de ma mère, les yeux au ciel. 
- Ah ! si, je me souviens, c’est ce soir, pendant l’étude, elle était un peu ouverte. 
- Ce n’est pas possible, ce gosse. Combien de fois on te l’a déjà dit !
Je passe sur les commentaires alignés tout au long du chemin de retour à la maison, ma mère étant fort habile dans l’art de la broderie oratoire lorsque quelque chose la  contrariait.
A la crête de ses vagues de lamentation se situait la phrase représentant le comble de l’horreur : « On n’y arrivera pas. Je serai obligée d’aller travailler ». Menace qui avait toujours pour effet de nous faire fondre, mon frère et moi, en humides promesses de rachat.

Le soir venu une atmosphère particulièrement calme régnait dans la maison au retour de mon père. Je sentais bien, et mon frère aussi, que ce n’était pas le moment d’en rajouter.
Et arrive, devant la petite affiche du bureau, la question quotidienne ? 
- Ils ont été sages, aujourd’hui ?
Je pourrais décrire ici ce qu’est réellement un  silence de plomb ou un froid glacial mais la riposte maternelle ne laissa pas le temps à un tel climat de s’installer.
- Alain, non seulement a fait une tache sur ses vêtements, mais en plus il m’a menti en disant qu’il avait mis sa blouse à l’école ce qui n’était pas vrai. 
Une tache.
Echange de regards entre mes parents. Mon frère ne pipe mot et se tortille un pied posé sur l’autre. Et moi, moi qui déjà ne savais pas me taire :
- Oui, mais je ….
- Qu’est ce qu’on va mettre à la date d’aujourd’hui ?
- …
- Bon, je mets un point d’interrogation.
Je le revois encore ce point d’interrogation inscrit avec le gros crayon, bleu à un bout et rouge à l’autre, dont mon père se servait chaque soir. Sur la colonne des croix alignées il tranchait violemment et attirait inévitablement le regard. 
Inutile de dire que les jours suivants, rien n’est venu gêner l’apposition paternelle d’une croix sous chacun de nos deux prénoms.
Mais chaque soir, devant l’affichette du bureau, j’avais devant moi  ce point d’interrogation qui me regardait comme un œil au sourcil levé et qui prenait dans mon esprit la forme d’un doigt accusateur.
- Tu as une tache !
Certes, à la première lessive, la peinture incriminée avait disparu, mais l’œil de Dieu-le-Père continuait de me scruter de l’arrondi de son trait bleu.

Vint le jour prévu pour la sortie au cirque. Je dois dire que mon frère semblait aussi inquiet que moi. Allait-on annuler purement et simplement le projet ? Ou bien allait-on me laisser à la maison pendant que les parents l’emmèneraient lui seul au cirque ?
Cette dernière hypothèse semblait tout aussi cruelle que la première tant nous étions habitués à tout faire ensemble et à partager chaque miette du quotidien familial.
Passons sur le bref conciliabule entre les parents et le sourire fugitif que j’ai bien cru apercevoir sur le visage maternel. Sourire immédiatement ravalé, mais avais-je bien vu ou bien étais-je seulement en train de m’imaginer ce qui me convenait ?
Dans le bureau se joue le dernier acte. Mon frère et moi avons bien évidemment bondi à l’appel lancé par mon père. Nous n’étions pas bien loin, de toute façon, guettant le moment où le rassemblement devant l’affichette annoncerait l’heure du verdict. 
- Alors, qu’est-ce qu’on décide ? Vous voulez y aller, à ce cirque ?
La question me parait alors une promesse de bonne surprise ; S’il demande notre avis c’est que la sortie est encore possible. Et comme nous savons pertinemment qu’il achète toujours les places à l’avance, c’est que les billets sont dans le cartable paternel, là, sur le bureau.
Mon frère et moi n’osons pas répondre et nous contentons d’un sourire gêné, vaguement complice, du genre « tu nous fais marcher ».
Encore un instant de feinte hésitation, et puis la pluie bienfaitrice tombe sur nos terres desséchées d’anxiété
- Bon, allez, ça ira.
Il me lance un regard qui n’arrive pas à se faire sévère, se détourne avant de sourire et tend la main vers le plumier en carton que nous lui avons offert pour la fête des pères.
Le gros crayon bleu trace une croix par-dessus le point d’interrogation. En appuyant bien. Par deux fois.
Je la connais cette histoire de l’enfant qui a fait une tache grasse sur la tapisserie du salon et qui colle par-dessus un morceau de papier, puis un autre et un autre, la tache réapparaissant toujours à la surface. Mais ici, le pardon vient recouvrir la faute.
Nous ne pouvons réprimer un « Ouiiiiiii ! » proche du sifflement de la cocote minute quand on en retire la soupape. A la fois cri et soupir de soulagement. Pour un peu, mon frère et moi nous précipiterions sur nos manteaux. 
- Alors, à table, si vous ne voulez pas qu’on soit en retard.
Je n’ai gardé aucun souvenir particulier du spectacle que nous avons vu ce soir-là. 
Mais aujourd’hui, je revois encore la croix venue ensevelir ce malheureux point d’interrogation. 
Et vraiment, au milieu de la page, ça faisait une sacrée tache.  

- Nous en resterons là pour aujourd’hui, murmure mon psychanalyste. A vendredi.
Je me relève du divan où j’étais allongé et lorsque je dépose mes billets sur la petite table, j’entends sa voix qui ajoute :
- Et  « tachez » d’être à l’heure.
Je ne l’ai pas regardé mais je crois bien l’avoir entendu sourire.

Chanson pour Virginie


Mesdames, pour séduire le mâle, le ciel dans sa bonté nous a donné une arme de choix : le tango !

Il est là, offert sur un plateau
Comme un gâteau d’anniversaire.
C’est à la fois trop grand, trop vrai, trop beau
Ça sent le sport, l’amour et le milliardaire.

Justement l’orchestre a attaqué
De quoi régler son affaire
Un morceau de bravoure, un tango,
C’est le moment de passer à l’assaut !

Refrain :         La main à plat, le menton droit, le regard froid
Un pas… attention si je souris
Un pas… si tu souris tu es cuit
1 et je recule
2 tu me bouscules
A 3 on bascule
Quand l’œil caresse, bouleverse, agresse
C’est le tango


Surprenez la pudeur du Monsieur
D’un frôlement de la rotule
Et puis serrez-vous contre lui un peu
Dans un frisson discret de clavicule.

S’il n’a pas encore fermé les yeux
Effleurez donc son visage
Au passage soupirez un peu
En murmurant vous dansez comme un dieu.

     Refrain

Sur son cou déposez votre main
En baissant un peu les paupières
Montrez que vous avez le pied marin
Et du roulis mutin dans les lombaires.

Ajoutez pour couronner le tout
J’habite encore chez ma mère
Attendez, s’il tombe à vos genoux
Vous pouvez lui passer la corde au cou.

           Refrain

Capitelle

Dos

Campagne

Lointain

Tentateur

Tony

20 minutes

1

Elle est là. Si les deux étudiants qui discutent en riant se déplaçaient un peu je pourrais la voir tout à fait. Mais d’ici, je peux respirer le parfum qui me fait percevoir sa présence à chaque fois qu’elle est là. Un mélange de citron et d’embruns. Une brise de mer par un matin doux.
En fermant les yeux je peux la voir encore mieux grâce à cette vapeur parfumée qui l’enveloppe.
Nous arrivons bientôt à la station Place d’Italie. Un moment stratégique car  il y a habituellement un mouvement important parmi les passagers du métro à ce croisement de lignes. En manoeuvrant bien, profitant des déplacements de la foule, je devrais pouvoir me rapprocher discrètement.
Oui. Les étudiants sont descendus. Et il m’a suffi de leur emboîter le pas pour me glisser vers la travée où elle se tient debout. Elle me tourne le dos et par-dessus le col légèrement relevé de son manteau, je peux voir (oh, du coin de l’œil !) les petits cheveux frisés qui n’ont pas été pris dans la queue de cheval qu’elle s’est  faite ce matin.
Un nuage léger et blond, tirant sur le roux. Blond vénitien, c’est ainsi qu’on appelle cette couleur, je crois. Vénitien. Rien que le mot m’enchante et me transporte dans un autre espace.
Venise, je n’y suis jamais allé. Mais la campagne toscane, par contre,  le rose de ses toits, l’or pale de ses chemins, la palette de ses feuillages, du vert tendrement gris des oliviers à la sombre voilure des cyprès, tout cela me paraît un cadre digne d’elle.
Nous serions partis le matin emportant quelques fruits, pour une promenade sans but à travers les…  Station Glacière. Nouveau mouvement général des passagers. Une place s’est libérée devant elle et la voici qui s’assied, posant contre elle un sac de toile beige. Elle ouvre un livre à couverture souple. Le titre ? Si seulement j’avais pu moi aussi avancer un peu, je serais à ce moment juste tout contre elle et saurais dans quel monde elle plonge ses pensées. Quel univers l’aspire alors que je suis là, tout près.
Une antillaise aux formes généreuses s’étale sur le siège en face d’elle. Va-t-elle bientôt descendre et me laisser ainsi cette place de choix ? Gagné. Les Antilles  boutonnent leur manteau, mettent des gants de laine blanche et se lèvent. On arrive à Denfert.
D’enfer, oui ! Par un jeu subtil de glissement, une autre personne a pris la place de l’antillaise.
Soixante ans, une moustache plus sel que poivre et une forte odeur de tabac froid, voilà ce qu’il a à offrir à celle qui m’occupe tant. A peine a-t-elle levé les yeux de son livre, jeté un regard vers la fenêtre pour vérifier où l’on était arrivé.  Et elle retourne à son roman.
Joli le marque-page en fils multicolores avec lequel elle joue d’une main. Pas de couleur sur ces ongles-là. Un vernis transparent n’en cache pas le tendre rose. Je n’aurais pas aimé ça.
Le saura-t-elle un jour ?
Brusque coup de frein du conducteur. Pourtant nous sommes entre 2 stations. Elle lève les yeux. Et comme je la regarde son visage devient interrogateur. Oh, l’espace d’un instant. Et puis, bref coup d’œil sur sa montre. Je fais de même. Une manière de l’accompagner.
Nos yeux se sont croisés si rapidement que je n’ai pas eu le temps de me composer le visage que j’aurais voulu lui montrer. Le genre « on n’a pas besoin de parler, on se comprend », un quart de demi sourire au coin des lèvres et une lumière joyeusement complice dans le regard.
Mais je n’ai sans doute pu lui montrer que le regard vide de celui qui se laisse surprendre et ne sait quoi exprimer. Le vide du voyageur sans attente.
On repart. Elle ferme son livre et lève à nouveau les yeux. Vers moi ? Presque. Juste au dessus de ma tête, plutôt. Et pour attirer son attention, je me tourne aussi vers l’endroit qu’elle fixe.
Puis revenant vers elle, je croise à nouveau son air étonné. A-t-elle souri, elle aussi ? Pas sûr.
Je crois que oui. Je voudrais croire que oui.
J’ouvre la bouche avant même de savoir ce que je vais dire. Et l’imbécile qui était assis en face d’elle se lève brusquement. On arrive à Montparnasse.
Il reste planté là, entre elle et moi. Attendant que le métro s’immobilise tout à fait. Puis il s’avance enfin. La place où elle se trouvait  est vide maintenant. Elle aussi est descendue.
Je me penche vers la fenêtre et aperçois à peine, et encore je n’en suis pas certain, un bout de son manteau rouge qui se fond dans la foule.
Montparnasse, le mont des muses. Que ça lui va bien !


2

Je laisse passer encore une rame s’il le faut et puis je monte dans la suivante. Sinon, je vais encore être en retard à Pasteur et l’amphi sera plein. Trois heures de bactério assis sur les marches, très peu pour moi.
C’est toujours dans la dernière voiture  qu’elle monte. J’en suis sûr. Parce que c’est à ce bout du quai que se trouve la sortie qu’elle emprunte. Depuis le temps que je l’observe, elle n’a jamais failli à cette règle.
Ce matin je me suis posté là un peu en avance, de peur qu’elle n’ait pris le métro plus tôt que d’habitude. Histoire de mettre toutes les chances de mon côté.
Dans les deux premières rames, rien. C’est terrible cette excitation qui m’envahit lorsque j’entends les premiers bruits avant-coureurs du train. Un ronflement sourd éclairé d’un cliquetis qui se fait de plus en plus distinct. Et puis, juste avant que la voiture de tête n’apparaisse, le souffle de l’air poussé dans le tunnel. Elle va arriver comme apportée par le vent.
Là, ça y est, je l’entends. Je me lève pour approcher du bord du quai. Et puis je recule un peu. Ne pas trop avoir l’air de me précipiter. Oui, enfin, ce serait bête de la manquer. Je refais un pas en avant. Et puis deux pas sur le côté pour m’éloigner de la religieuse en tenue traditionnelle qui stationne là et avoir un meilleur champ de vision.
Non, mais elle va se pousser la bonne soeur ? Si elle vient vers ici elle aussi, elle va me boucher la vue. Allez, j’avance un peu. Au moment où le reflet de la vitre avant du métro émerge de l’ombre, mon cœur cogne comme un forcené dans ma poitrine et envoie en écho des pulsions violentes dans les artères de mon cou.
Images floues à travers les vitres. Il est plus que plein celui-là. C’est bien ma veine. Je scrute le contenu des premières voitures. On ne sait jamais. Un manteau rouge émerge de la masse des passagers. Je le suis des yeux mais il me semble que la personne qui le porte est trop grande. Du coup je n’ai pas pu passer au laser  la voiture suivante. Ah ! la dernière. C’est là que… Personne ! Enfin, presque. Il n’y a là que deux clochards, manifestement très imbibés malgré l’heure matinale, et qui ont fait fuir tous les autres passagers. L’un des deux lève en l’air une bouteille que l’autre tente de lui arracher.
Bon, mais alors, c’est dans une des autres voitures qu’elle s’est peut être réfugiée.
Pendant le stationnement de la rame, je remonte le quai. Bousculade avec les passagers qui descendent ici. Je répète machinalement « pardon, pardon, pardon… » sans quitter l’intérieur du métro des yeux. Là dedans aussi ça bouge beaucoup. Ils vont se calmer, oui ?  Le problème c’est tous ceux qui sont debout entre les banquettes et qui me masquent les passagers assis de l’autre côté de la voiture. Je ne pourrai pas être sûr, c’est clair. Peut être est-elle là tout près de moi et je ne la vois pas ; Et elle ne me voit pas ! « Elle » dont je ne peux même pas dire le nom pour l’appeler.  « Elle » qui peut être aussi me cherche des yeux quelque part. Ici ou ailleurs.
Les portes se referment avec un claquement de couperet. Et le train s’éloigne.
Tu t’éloignes (va savoir !) et tu ne le sais pas.
Comment combattre la certitude que tu étais là et que chaque seconde nous sépare un peu plus. Comment reprendre confiance et se préparer à accueillir la prochaine rame. Je me suis bien promis que celle-ci serait la dernière que je laisserais passer.
Attente. Le quai se remplit à nouveau progressivement. Et ma tête aussi. Je te vois. Le front penché vers ton livre. Trois perles de bois se balancent à chacune de tes oreilles d’un rose si doux. Ta nuque appelle la caresse et les lèvres, là entre la limite de tes cheveux et le col que tu as soin, pour moi, de ne pas trop relever.
Le grondement de la rame suivante me rappelle à la réalité. Mouvement général en avant pour s’approcher des portes et éviter d’être laissé sur place. La voiture de tête apparaît. Une annonce se fait alors entendre : « Votre attention s’il vous plait. Le train actuellement à l’approche ne prend pas de voyageurs. Veuillez vous éloigner de la bordure du quai. »
Vide. Cette rame est vide et ne s’arrêtera pas. Au milieu du brouhaha des voyageurs mécontents, je marche lentement vers l’escalier de sortie. Je n’irai pas au cours ce matin.
Dehors un peu de vent tourmente les premiers bourgeons sur les platanes.
Demain je partirai plus tôt et je l’attendrai à Montparnasse. Puisque c’est là qu’elle descend, je ne peux pas la rater. Cette pensée me redonne un peu d’entrain. Demain, avant d’aller à sa rencontre, j’achèterai des croissants.


3

- Je t’assure qu’il ne me quitte pas des yeux de tout le trajet. C’en est gênant parfois.
- Tu es sûre ? Et comment il est.
- Ben, moi, je l’observe discrètement en jetant par moments un coup d’oeil dans le reflet de la vitre. Il est très brun, un peu trapu, avec des cheveux qui descendent sur les joues. Il a les yeux clairs mais je n’ai pas bien vu.
- Un brun aux yeux clairs, dis donc !
- Et je pense qu’il doit être étudiant. Il a le style en tout cas. Mais c’est étrange qu’il prenne toujours le métro à la même heure. Moi, quand j’étais à la fac j’avais des horaires biscornus.
- Et tu parierais pour quel genre d’études ?
- Du côté médical. L’indice c’est qu’il a une sacoche avec le logo de l’Institut Pasteur ; Et puis c’est sur la ligne qu’il prend, comme moi, tous les matins.
- Waouh ! Bravo Miss Marple ! Et vous ne vous êtes jamais parlé ?
- Ben, non. Je te dis, c’est seulement dans le métro que je le vois et, quand je descends à Montparnasse, il continue. Et ça fait trois semaines que ça dure.
- Et tous les jours vous êtes dans la même voiture !
- Oui. A part ce matin ; je ne sais pas ce qui a pu se passer. Il n’était pas là. Moi, c’est vrai j’étais un peu à la bourre. Et puis il y a eu une rame qui ne s’est pas arrêtée. J’ai dû prendre la suivante. J’ai bien repéré à quelle station il monte d’habitude : à Bercy. Mais ce matin, personne.
- Il était peut être en retard.
- Je ne sais pas. En tout cas, c’est décidé, je me lance. Demain matin, je pars un peu plus tôt, et je vais l’attendre à Pasteur. Je ne peux pas le rater.

Bord de l'eau

Dans un fauteuil

1

La nuit tombe de plus en plus tôt. Nous y voilà. L’été est bien fini. Quand je pense à tout ce que j’avais l’intention de faire pendant ces dernières semaines…
La fenêtre est restée entrebâillée et de mon fauteuil je sens le vent qui n’est plus très chaud. Il faudrait fermer.
Déjà huit semaines que je suis clouée là avec comme seul horizon les murs de cette chambre peinte en vert fade et le moulin infernal des pensées ressassées dans ma tête. Huit semaines que mes jambes ne répondent plus à ce que mon cerveau leur demande de faire. Dieu que le temps est long quand on ne peut bouger.
Maman a bien connu ça, elle aussi, la pauvre. C’est vrai que lorsque j’allais la voir, dans sa tanière (il n’y a pas d’autre mot pour désigner la chambre quasi-obscure qu’on lui avait attribuée aux Lilas) j’avais toujours l’impression que le temps s’était arrêté depuis la dernière fois où j’avais tiré la porte derrière moi.
Deux ans, ça  a duré. Deux ans où je l’ai vue perdre pied petit à petit. Tiens, « perdre pied » c’est bien le mot. Parce que lorsqu’on l’a mise dans cette maison, elle trottait encore. Le marché tous les matins. Pour acheter Dieu sait quoi puisque je remplissais son frigo régulièrement.
Il fallait qu’elle sorte. De préférence le porte-monnaie à la main. « Fais attention », tout le monde le lui disait. Mais elle ! Quelle tête de mule ! Elle avait toujours fait comme ça, et ce n’était pas à plus de quatre-vingt-dix ans que ça allait changer. Elle avait toujours raison.
Et ça m’énervait ! Et elle le savait. Comme si elle prenait un malin plaisir à faire le contraire de ce que je lui disais. « Riquette, elle me disait, Riquette, c’est moi qui t’ai élevée. Ce n’est pas toi qui va m’apprendre les choses, non ? ».
Riquette. Mon prénom c’est Erica. Comme ma grand-mère. Parce qu’elle est morte lorsque Maman m’attendait. Tu parles d’un héritage. Alors bien sûr, il fallait que je lui ressemble, que je sois une petite vieille avant l’heure. On me mettait des robes sans couleur, on m’attachait les cheveux derrière la tête et je devais apprendre à faire des napperons au crochet comme feue ma grand-mère. Qu’est ce que j’ai pu l’envier, ma sœur Eliane. Un garçon manqué comme pas deux. Ah, elle avait tous les droits, elle. Grimper aux arbres, faire des parties de ballon avec les voisins… Moi, Maman avait déclaré que j’étais de santé fragile et que je devais me ménager. Il ne fallait pas que je m’essouffle. Tout ça parce que Grand-mère avait de l’asthme. Résultat, le fauteuil en rotin à côté de la fenêtre et vas-y avec ton crochet, en gardant un œil sur les exploits d’Eliane dans le jardin. Jamais je n’ai eu de problèmes respiratoires ! Jamais ! Je m’enrhumais facilement, d’accord. Mais pas plus que beaucoup d’enfants. Juste après la guerre, on manquait d’un peu tout. Maman récupérait toutes les fins de pelotes de laine et nous tricotait des pulls à rayures de toutes les couleurs. Pas obligatoirement assorties… Et puis pour compléter, lorsque je partais à l’école, elle glissait sous mon pull un journal plié en deux. Parce que ça coupe le vent, elle disait. Et moi, dès que j’étais dans la rue, je l’enlevais bien sûr, ce maudit journal. Résultat : le rhume. Mais de là à prétendre que je ne devais pas faire d’exercice pour éviter les crises de suffocation…
Bref, j’étais condamnée à rester au calme comme une vieille avant l’heure. Une vieille avant l’heure que je suis devenue quand même, dans ce fauteuil roulant que je ne peux pas quitter si on ne me transporte pas.
Mais pour revenir à maman, tête de bois et jambes de chèvre, elle a continué, tant qu’on a pu la laisser faire, à sortir tous les jours et à prêter son porte-monnaie à qui voulait. « Prenez ce qu’il vous faut, disait-elle aux commerçants, je n’y comprends rien avec ces petites pièces. » Vous imaginez l’aubaine.
Jusqu’au jour où elle n’a pas pu rentrer chez elle parce qu’elle ne savait plus où elle était. Depuis quelques temps déjà ça lui arrivait de perdre le fil de ce qu’elle était en train de faire. Elle voulait aller à la poste et tout d’un coup, dans la rue, elle se demandait pourquoi elle était dehors ; Alors elle retournait à la maison et ensuite, elle nous racontait ça en riant.
-Tu sais Riquette, la tête ça s’use aussi. Heureusement que j’ai mes guiboles. Et ça l’amusait.
Ou bien elle posait les choses dans les endroits les plus incongrus et elle était persuadée, lorsqu’elle n’arrivait plus à les trouver, que quelqu’un la volait.
Quelqu’un.
J’étais presque la seule à aller la voir et à prendre soin d’elle. Eliane n’avait pas le temps depuis qu’elle avait pris en charge un Restaurant du Cœur. Sans doute que c’est plus agréable de servir la soupe à des inconnus qu’à sa propre mère… Bon. Mais moi, il fallait bien que j’y aille, lui ranger sa maison, à maman. Il fallait bien que quelqu’un vérifie son courrier, prenne son linge et fasse un  peu de ménage, non ? Alors, entendre dire que « quelqu’un » la volait…
- N’y fais pas attention, éludait Eliane au téléphone, elle ne sait pas bien ce qu’elle dit. 
- Et sa veste verte, qu’elle a tâchée en buvant son sirop, il fallait bien que je m’en occupe, non ? Eh bien, elle me dit que je l’ai emportée pour moi. Tu sais bien que cette pauvre veste était plus qu’usée, alors je l’ai jetée et on va lui en acheter une autre. J’ai pris un peu d’argent dans son sac pour ça. D’ailleurs, la verte, c’est moi qui la lui avais offerte.
- Tu as bien fait, c’est vrai que la voir toujours avec ses vêtements avachis…
Je me demande quand Eliane avait vu sa mère pour la dernière fois. Une fois par mois, pas plus, c’est certain, elle faisait un passage en coup de vent.
-Maman chérie, je n’ai pas beaucoup de temps, je me suis garée un peu en travers, mais je voulais monter t’embrasser.
-Ma poupée, je sais bien que tu as tellement de choses à faire. Tu sais ça me fait plaisir de te voir, mais je ne veux pas que tu te fatigues pour moi. Ta sœur a tout son temps, depuis qu’elle a pris sa retraite. Elle tournerait en rond chez elle si elle ne venait pas se distraire un  peu ici, cette pauvre Riquette.
La pauvre Riquette se mordait les lèvres et partait à la cuisine pour ne pas en entendre plus.
Donc un beau jour, maman n’a plus été capable de se rappeler où elle habitait. C’est une fille qui tapine à côté du dépôt des trams qui a téléphoné au Samu. Il était onze heures du soir, maman errait sur le trottoir. Elle avait son sac à provisions dans une main, des relevés bancaires dans l’autre et elle disait  « Mais où je suis, mais où je suis ? ». 
On l’a hospitalisée. Grâce aux relevés bancaires on a pu avoir son nom et son adresse. Un gendarme est allé chez elle et les voisins ont su lui donner assez d’informations pour qu’il trouve mon numéro de téléphone.
-Mais, maman, qu’est ce qui t’est passé par … ?
-Ah tu es là, ma Riquette ? Tu as bien fait de venir. Je ne les connais pas tous ces gens, là. Qu’est ce qu’ils font ici ?
Manifestement, la tête ne suivait plus le cours des événements. 
-Maman, tu vas te reposer un  peu. Elle est gentille la dame, là, qui t’a apporté ton repas.
-Oui. Elle est gentille. Elle m’a dit qu’elle s’appelle… je ne me souviens plus.
-Bon. On le lui demandera, ça ne fait rien.
Il a bien fallu prendre une décision. Eliane pensait qu’il  valait mieux ne pas changer ses habitudes. 
-Tu sais c’est très perturbant, à cet âge, de changer de cadre. Je suis certaine que, de retour chez elle, Maman chérie retrouvera ses repaires. Et puis, ça fait tellement longtemps qu’elle habite là. C’est toute sa vie. Il suffit que quelqu’un passe tous les jours pour ses médicaments. On doit pouvoir trouver un infirmier, non ? ça existe ce genre de service. En plus, dans sa situation, elle a certainement droit à une aide, par la Sécu. Et puis si on se relaie pour aller la voir…
Si on se relaie. Je connaissais la question, ça, ça voulait dire, Riquette tous les jours et Eliane chaque fois qu’elle a le temps, c'est-à-dire la semaine des quatre jeudis. 
-Moi, je crois qu’on ne peut pas prendre le risque de la laisser seule à la maison. Maintenant elle n’est plus assez lucide et elle risque de faire n’importe quelle bêtise. Pense, si elle avait été renversée par une voiture… Il ne faut plus qu’elle sorte. Quant à ses médicaments, tu sais très bien ce qui s’est passé l’an dernier. Lorsqu’elle a décidé qu’elle n’en avait pas besoin et qu’elle a arrêté de les prendre, une semaine après elle était au bord de l’étouffement avec un magnifique œdème pulmonaire. Elle aurait pu mourir. 
La perspective de la mort de maman n’avait pas l’air d’impressionner Eliane plus que ça. Comme si, de toute façon, puisqu’il faut bien mourir un  jour, la date n’avait pas beaucoup d’importance. Comment peut-on être insensible à ce point ?
Décidément maman m’aura été un souci d’un bout à l’autre. Quand je pense à tout ce que j’ai pu ressasser depuis soixante-sept ans. Et pourquoi je n’ai pas le droit de m’amuser avec les autres enfants dans le jardin ? Et pourquoi je n’ai pas le droit de sortir le soir comme Eliane et de danser comme une folle (je le faisais toute seule dans ma chambre, la porte bien fermée) ? Et pourquoi maman n’a jamais l’air contente des cadeaux que je lui fais ? Et pourquoi elle n’envoie jamais de carte postale aux enfants pendant les vacances alors qu’elle écrit à toutes ses copines ? Et pourquoi elle n’éprouve jamais le désir de faire un petit effort sur la cuisine quand on va déjeuner chez elle ? Et pourquoi elle continue à m’affubler de ce diminutif ridicule, ridicule déjà quand j’avais douze ans, alors maintenant ! Et pourquoi elle  ne téléphone jamais ? Et pourquoi elle a toujours mieux à faire que de passer un peu de temps avec nous en vacances ? Et pourquoi elle a donné à Eliane et à ma cousine Clarisse des bijoux qu’elle tenait de sa propre mère ? Et pourquoi quand papa est mort, c’est d’abord à Eliane qu’elle a téléphoné ? Et pourquoi quand je l’embrasse, elle tend la joue 
mais ne m’embrasse pas, elle ?…
L’infirmière vient de passer pour voir si je n’avais besoin de rien. Ce dont j’ai besoin, personne ne pourra me le rendre. C’est foutu. Je lui ai demandé de fermer la fenêtre. Dehors, une fillette sautait à la corde et ça, encore maintenant, ça m’exaspère.
Il est six heures, voilà le plateau repas. Tiède, bien sûr.  A la maison de retraite de maman aussi, les repas n’arrivaient jamais chauds dans les chambres.
L’aide soignante a mis le plateau sur la tablette et elle est juste un peu trop loin de mon fauteuil. Il faut que j’appelle.


2

Ce matin, c’est une nouvelle qui m’a apporté le déjeuner. Une petite nord-africaine avec une bille dorée au coin de la narine et un chewing-gum qui l’empêchait d’articuler. Je lui ai fait répéter trois fois (deux auraient suffit) ce qu’elle me demandait. D’ailleurs je me doutais bien de ce qu’elle voulait, c’était savoir si j’avais besoin du bassin.
Quelle horreur cet engin. Combien de fois j’ai dû installer maman sur son récipient de plastique jusqu’au jour où le personnel de la Maison des Lilas a opté pour les couches à jeter. 
Maman me disait « Ma fille, je t’ai assez torchée quand tu étais gamine. Eh bien c’est ton tour. » Charmant. 
Déjà lorsqu’elle était encore chez elle, il arrivait à maman de « s’oublier » comme on dit pudiquement. Je peux vous dire que moi, je n’oublierai pas ce qu’il me fallait faire lorsque je la trouvais dans cet état. Et Eliane qui trouvait ça normal, elle qui n’a jamais eu la chance de passer un de ces jours fastes…
A la maison de retraite, Les Lilas, le personnel était en nombre tellement insuffisant que  j’ai continué à aller tous les soirs voir maman. Il fallait bien que quelqu’un surveille si elle ne manquait de rien. Parce que les filles qui se paraient du nom d’aide soignantes étaient plutôt des stagiaires en début de formation que des employées diplômées et compétentes.
Alors, le gros linge, c’était pour les Lilas, et les affaire un peu personnelles de maman, c’était pour moi. Le coup d’éponge sur la toile cirée de la chambre aussi c’était pour moi, et la serviette de toilette autour du cou et la cuillère pour récupérer ce qui est passé à côté de la bouche, c’était pour moi aussi. 
Parce que maman, dès qu’elle a été dans cette maison, n’a plus fait aucun effort pour garder un peu de tonus ; elle s’est laissée décliner comme si cela ne donnait aucun souci à personne. 
Très vite elle a eu du mal à marcher. Au début, en lui donnant le bras, j’arrivais à la conduire jusqu’au petit jardin. Là il y avait d’autres pensionnaires mais surtout des visiteurs, donc des personnes avec qui on pouvait parler.
Et surtout ça me permettait de sortir mon paquet de Benson. La fumée, c’était mon ballon d’oxygène. Certains jours ça devenait presque sympathique, le jardin. J’arrivais à oublier où je me trouvais.
Et puis on est passé au fauteuil roulant. Vas-y pousse. Vas-y monte la petite pente qui conduit au réfectoire. Vas-y pousse plus fort, voyons. Mais tu vois bien que tu as oublié de desserrer  le frein, gourdifle ! L’ai-je assez détesté ce fauteuil. Un vieux clou qui avait déjà dû transporter des dizaines de vieux et dont les petites roues se coinçaient comme par un fait exprès. Je dois reconnaître que celui qu’on m’a attribué ici est bien plus moderne. Mais il a fallu que j’insiste. Sinon…
Un  jour enfin, il est devenu évident que le mieux était que maman reste dans son lit.
Et moi, bonne fille, j’encaissais. Ma vie s’organisait autour de ce qu’il fallait faire pour maman. Tous les jours, vers cinq heures, je prenais le bus et j’allais à la Maison des Lilas pour faire un peu de rangement dans la chambre, rapporter le linge que j’avais lavé et repassé, et pour faire manger avec la patience que le personnel de la maison de retraite n’avait pas, celle qui m’avait élevée. Mon devoir était là. 
Quant à Eliane, au téléphone, elle avait toujours d’excellents conseils à me donner. Ou des recommandations. 
-L’important c’est qu’elle ait bien ses médicaments. C’est toi qui les lui fais prendre ?
-Tu sais bien que je vais lui donner son repas tous les soirs. Alors, ses pilules…
-Bon. Fais-y attention. Je ne sais pas pourquoi, l’autre jour, elle m’a paru un peu essoufflée…
C’est vrai qu’il m’arrivait d’y penser trop tard. Parfois, c’était dans le bus en rentrant à la maison. Zut, je crois que je ne lui ai pas fait prendre son machin-truc… Mais c’est vrai que je n’ai pas vu le boîtier où on range les médicaments. C’est encore une de ces filles qui l’aura fourré n’importe où. Après tout, elle ne va pas en mourir.
J’ai bien le droit d’oublier des choses, moi aussi, non ?
Alors il y a eu cette alerte où il a fallu faire venir un médecin parce que maman respirait mal. 
L’oedème avait repris le dessus. Ses poumons étaient gonflés et appuyaient sur le cœur. Le pouls en chute libre et la bouche grande ouverte comme un poisson qu’on vient de sortir de l’eau.
Branle-bas de combat. Oxygène dans les narines et apparition, quand même, d’une Eliane plus agitée que jamais. Elle avait pour une fois pu se dégager de ses multiples obligations charitables et s’était précipitée aux Lilas faisant une entrée remarquée dans la chambre ou maman peinait.
-Maman chérie, ça va aller, tu vas voir. J’ai parlé avec le directeur, on va bien s’occuper de toi. Il m’a dit qu’il y veillerait personnellement. Et puis la petite qui fait le ménage, elle a l’air bien, celle-là. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à le lui dire.
Et moi, je n’existais pas ? Je n’étais pas là pour gérer les soucis ? 
Sans doute aux yeux de ma sœur avais-je failli à mon devoir puisque, malgré ma présence quotidienne, maman avait eu un sérieux problème de santé. Je n’avais donc pas droit à la parole. Ou plutôt, ma parole ne faisait pas le poids face à l’intervention magistrale d’Eliane.
Et en avant pour les recommandations. 
-Tu sais, si tu as besoin d’aide…
Je n’étais pas assez compétente et efficace. C’était clair.
-Tu es sûre que son traitement n’a pas à être modifié ?
Evidemment je n’avais pas pris la précaution de faire venir un médecin avant que maman ne soit mal…
-Tu n’avais rien remarqué de particulier ces derniers jours ?
Manque de vigilance, messieurs les jurés.
Progressivement maman a repris le dessus. Sacrée constitution. Mais le coup de semonce avait été rude.
J’en retenais que cinq à six jours sans médicaments étaient suffisants pour créer une situation qui, si elle se renouvelait, ne pouvait qu’avoir raison des dernières forces de « Maman Chérie ». Dixit le médecin. Et ma sœur de ponctuer la sentence d’un hochement sec et définitif de la tête.
La petite nouvelle, elle n’est pas fichue de me caler correctement avec les coussins dans le fauteuil. J’ai comme un bourrelet qui me coupe le dos. 
« Ne vous agitez pas comme ça, elle m’a dit, vous allez vous faire du mal. Vous avez pris vos médicaments ? Attendez, je vais incliner un peu le dossier, vous allez voir. » 
Rien du tout. Je n’ai rien vu du tout. Seulement que mon dos appuyait encore plus sur ce maudit coussin. Et la moitié Sud de mon corps comme un bout de bois. Un tas de viande insensible.
Et Eliane au téléphone: « Au moins tu ne souffres pas… ».
Non, je ne souffre pas. Je ne sens rien. Si vous croyez que c’est mieux ! Je préférerais avoir mal à en hurler que de savoir que plus jamais je ne pourrai me lever de ce fauteuil.
Il m’arrive de revoir maman, son cabas à la main, partant pour d’hypothétiques courses. A quelques années près, elle était centenaire. 
Une petite silhouette grise dans la rue qui monte vers le marché. Toute menue. Une souris. Un peu penchée en avant comme pour lutter contre le vent, ce mistral de chez nous qui d’ailleurs l’aurait renversée en moins de deux.  Une souris à grosses pattes, quand même. Les jambes enflées du pied au genou, serrées dans des bas opaques. Eté comme Hiver. Mais ça ne l’empêchait pas d’aller et venir, elle. Quand je pense au nombre de fois où je lui ai reproché de sortir…
Et moi, là…
Les derniers temps, lorsque j’entrais dans sa chambre aux Lilas, elle n’avait même plus la force de tourner la tête pour savoir qui arrivait. J’entrais tout doucement parce que souvent elle dormait. Elle dormait presque tout le temps à la fin. Et puis je m’approchais de son lit et là, je voyais son œil noir qui se tournait un peu vers moi. « Un œil noir te regarde ». C’est au toréador que ces mots s’adressent dans Carmen. Et ils annoncent un danger. Mais ma pauvre maman, quel danger pouvais-tu représenter encore pour moi ? Incapable de te lever, fatiguée dès que tu avais fait l’effort de prononcer quelques mots, tout juste bonne à laisser ton tube digestif fonctionner.
Ton regard qui m’avait tellement glacée lorsque j’étais gamine, maintenant n’était plus qu’une arme qui n’arrivait pas jusqu’à moi. Comme un boulet de canon qui retomberait au sol avant d’atteindre son but. Eliane te trouvait désarmante (bon sang où allait-elle chercher de ces mots ?), moi, je te savais désarmée. A tout jamais. 
Alors je pouvais avec des gestes de tendresse jouer à la poupée. Te parler d’une voix enjouée comme si tout allait bien. Te montrer des images qui ne t’intéressaient plus depuis longtemps parce que tu confondais tout le monde sur les photos. Moi, ça me faisait plaisir d’égrainer le passé, de rappeler des anecdotes que je me forçais à trouver cocasses. Et quelle réputation ça me faisait. Auprès du personnel peut être, mais surtout auprès des autres familles avec qui j’échangeais toujours quelques mots en retraversant le petit salon d’accueil. Elle est vraiment admirable ! Quel dévouement pour sa pauvre mère !
J’en faisais un peu trop sans doute, mais au moins j’avais la situation en main. Enfin je n’étais plus celle qui obéit mais celle qui décide. Et tous les soirs je pouvais rejouer ce scénario-là : j’arrive et je prends les choses en main. 
Eliane, personne ne la connaissait, ici. Il fallait, lorsqu’elle était là, que je la présente à nouveau à tout le monde. 
-Ma sœur Eliane. Oui, elle a pu venir un peu aujourd’hui. Vous savez ce que c’est. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir passer du temps avec sa maman. On ne les aura pas toujours avec nous, nos parents. Enfin, je suis bien assez solide pour faire face. Et ça la soulage vraiment de savoir que je suis là. Hein, Eliane ? 
Nous avions été élevées avec une forte insistance sur le sens du devoir, et je n’allais pas laisser passer une si belle occasion de le lui rappeler, à la Mère Thérésa des Colucheries. Il me semble que quand on a des parents, on a des devoirs tant qu’ils sont de ce monde. 
Je m’énerve. Et ce n’est pas ça qui va améliorer ma situation. Je n’ai pas assez de force dans les bras pour déplacer mon fauteuil roulant un peu plus près de la fenêtre. D’ici je ne peux même pas voir ce qui se passe dehors. Ils pourraient quand même y penser les architectes qui construisent ce genre de bâtiment pour des personnes qui ne peuvent pas se mettre debout.
J’ai appelé mais personne ne vient. Comment être certaine que la sonnette fonctionne ? Il paraît qu’il y a une petite lumière qui s’allume dans le couloir. Une lueur dans la nuit… Mais d’ici, bien évidemment, on ne peut pas la voir. 
Alors j’insiste, j’insiste. Quelqu’un finira bien par venir à mon aide.


3

C’est ainsi que nous nous sommes, maman et moi, enterrées dans une situation aussi sans surprise qu’un tunnel de chemin de fer.
Jour après jour le même schéma. Les petites courses (des mouchoirs en papier, un nouveau tube de pâte à fixer les appareils dentaires, …), le linge à prévoir (voyons, quand a-t-on changé sa chemise de nuit ?), les paperasses diverses (la Sécu, le règlement de la chambre…). Et puis le bus. Et me voilà sur les lieux du crime, comme on dit.
-Comment ça va aujourd’hui ? 
Regard sans émotion particulière sous des paupières à moitié fermées.
Un peu de rangement. C’est ma manière à moi de marquer mon territoire. Et puis on cherche quelque chose de nouveau à dire. Sans succès. Elle a vraiment le teint jaune, je trouve. Et sa respiration est si calme que les couvertures ne se soulèvent  pas plus que si elle avait cessé de vivre.
Il faut trouver un prétexte pour sortir de la chambre et aller griller une cigarette dans le jardin. Bon. Ce n’est pas encore l’heure du repas. Je feuilletterais bien un magazine à côté d’elle mais, avec la chaleur qu’ils maintiennent dans cette maison, j’ai peur de m’assoupir. Et ça ferait vraiment mauvais effet si quelqu’un entrait dans la chambre. Je suis là pour veiller sur elle et non pour qu’elle me regarde m’avachir dans ce qui était son fauteuil roulant et qu’on a oublié là.
On a tenu comme ça, face à face, pendant trois mois.
Les courses. Le linge. Le bus. Le repas du soir à la petite cuillère parce que dans ces cas-là on leur mixe tout ensemble. Comme pour les petits pots de bébés aux noms si appétissants. Sauf que là, le foie, les pâtes et les haricots verts, ça faisait une bouillie qui aurait coupé l’envie à n’importe qui. Moi, j’en avais la nausée, à la longue.
Et les médicaments à prendre (avant et pendant le repas) que j’allais oublier ! 
Enfin, que je me suis mise à oublier de plus en plus souvent. J’essayais. Un jour ou deux. Pour voir. Et puis un peu plus longtemps. Mais il ne semblait pas que ça change quoi que ce soit. J’étais perplexe. Je ne me voyais pas, pour des années encore peut être, enchaînée à ce pied de lit quotidiennement.
Trois semaines il a fallu pour que le « traitement » fasse effet. Un jour je suis arrivée et j’ai senti que ce n’était pas comme d’habitude. Elle avait les yeux presque fermés et il y avait comme un drôle de bruit qui sortait de sa gorge. Un grésillement un peu humide. Entre ses paupières je voyais bien qu’elle me regardait, et ce regard appelait à l’aide.
Alors j’ai compris que la fin arrivait. Pour nous deux. Deux calvaires à la fois. Je lui ai pris la main et je l’ai regardée de près, détaillant chaque parcelle de ce visage que je ne regardais plus depuis longtemps. Les cheveux maintenant clairsemés. Le front aux rides profondes Le nez formant comme une bosse en son milieu avec la marque des lunettes qu’elle ne portait plus pourtant gravée de façon permanente. La joue avec ce qui s’était autrefois appelé un grain de beauté et qui n’était plus qu’une tache sans grâce au milieu d’un duvet plus gris que blanc. La bouche aux lèvres minces (comment avait-elle pu se maquiller dans sa jeunesse ?) et au coin de laquelle deux plis s’étaient formés en direction du menton.
C’était clair. Maman atteignait le bout du chemin. L’heure de la délivrance allait sonner. Lorsqu’on a apporté son plateau repas, la petite a demandé  « ça va ? ». Comme je ne voulais pas qu’elle s’attarde j’ai répondu vaguement avec un sourire de remerciement qui signifiait « laisse-moi tranquille ».
Le plateau est resté sur la table, et moi j’ai continué à observer l’arrivée progressive de la fin. De temps en temps, sa respiration s’arrêtait quelques secondes, comme si elle se reposait avant de reprendre son chuintement  ténu. Une pause de temps en temps. Je me disais que c’était le moment de lui parler encore  mais je n’avais plus rien à dire. J’assistais à la mort de ma mère en silence. C’est à l’intérieur de ma tête que ça parlait.
« Allez, encore un effort. Tu y es presque. Tu vas voir, ça va s’arrêter. » Et puis ça repartait. Il me semblait que les moments où sa respiration ne fonctionnait plus étaient de plus en plus longs. Ou bien c’est moi qui ne voyais que ce que je souhaitais.
Deux heures, ça a duré. A un moment, j’ai pensé, ça y est. Cette fois-ci la machine ne va pas redémarrer. Et puis il y a eu encore deux petits crachotements au fond de sa gorge et plus rien. 
J’ai lâché la main que je tenais toujours et qui était restée froide et inerte depuis que je m’étais assise à côté d’elle. Je me suis dit qu’il fallait que je lui ferme les yeux. Le geste définitif. J’ai dû m’y reprendre à deux fois car les yeux se ré-ouvraient comme si elle voulait encore m’enlever un peu de vie. Mais la farce n’était pas drôle. Et puis je suis allée au bureau de la Direction pour leur dire que maman était morte. C’est eux qui ont prévenu Eliane. Je ne me sentais pas d’affronter les questions inutiles de ma sœur ni le ton larmoyant qu’elle n’allait pas manquer de prendre. 
Je suis retournée dans la chambre. Je me souviens que j’ai pensé : elle n’a pas bougé. Comme si elle était encore capable de me jouer ce mauvais tour de se remettre à respirer.
J’ai commencé à ranger un peu tout ce qu’il y avait sur la table. Les fleurs en plastique dans le verre à moutarde (Cette pauvre Eliane n’a jamais eu de goût). Les photos, les cartes postales. La serviette décidément très sale. Et puis j’ai ouvert la penderie. Il allait falloir encore vider tout ça. On aurait dû s’en occuper depuis longtemps puisque de toute façon on ne l’habillait plus. Pourquoi fait-on toujours comme si la vie ne devait jamais s’arrêter ?
J’avais depuis quelques temps mis à part les vêtements pour après sa dernière toilette. Mon côté prévoyant. Sa robe noire qu’elle mettait « les grands jours », c'est-à-dire pour les fêtes de famille, et puis un petit gilet mauve que je lui avais acheté et qu’elle n’avait jamais porté. J’ai failli les sortir tout de suite et accrocher le cintre à la poignée de la fenêtre, et puis je me suis dit que ça aurait l’air de vouloir précipiter les choses. 
Dans le placard, sur l’étagère du haut, il y avait une boîte à chaussures dont je n’avais pas le souvenir. Qu’est ce que c’était que cette affaire-là ? Je ne me souvenais pas d’avoir rangé quoi que ce soit là-haut. Eliane aurait-elle mis de côté des choses pour elle ? Qu’est ce qu’on avait essayé de me cacher ? 
Je n’arrivais pas à atteindre cette étagère, alors je suis montée sur le fauteuil roulant. Au moins il aura servi jusqu’à la fin celui-là. J’ai tendu les mains vers la boîte en carton et c’est là que ça s’est produit. Le frein n’était pas serré. Le fauteuil a reculé un peu et moi je n’ai pas eu le temps de me raccrocher à quoi que ce soit. Ma tête a heurté une étagère pendant que mes pieds s’éloignaient du placard. J’ai poussé avec les deux mains sur je ne sais pas quoi et alors j’ai basculé en arrière au moment où le fauteuil s’immobilisait coincé contre le pied du lit. Tout cela en un instant. J’ai juste eu le temps de sentir quelque chose qui me rentrait dans le dos, comme un coup de poignard. Les cale-pieds chromés de ce fauteuil que j’avais tant détesté. 
Ma bouche s’est ouverte et j’ai poussé un hurlement : Maman !

Dos Fuyant

Christ