1
Elle est là. Si les deux étudiants qui discutent en riant se déplaçaient un peu je pourrais la voir tout à fait. Mais d’ici, je peux respirer le parfum qui me fait percevoir sa présence à chaque fois qu’elle est là. Un mélange de citron et d’embruns. Une brise de mer par un matin doux.
En fermant les yeux je peux la voir encore mieux grâce à cette vapeur parfumée qui l’enveloppe.
Nous arrivons bientôt à la station Place d’Italie. Un moment stratégique car il y a habituellement un mouvement important parmi les passagers du métro à ce croisement de lignes. En manoeuvrant bien, profitant des déplacements de la foule, je devrais pouvoir me rapprocher discrètement.
Oui. Les étudiants sont descendus. Et il m’a suffi de leur emboîter le pas pour me glisser vers la travée où elle se tient debout. Elle me tourne le dos et par-dessus le col légèrement relevé de son manteau, je peux voir (oh, du coin de l’œil !) les petits cheveux frisés qui n’ont pas été pris dans la queue de cheval qu’elle s’est faite ce matin.
Un nuage léger et blond, tirant sur le roux. Blond vénitien, c’est ainsi qu’on appelle cette couleur, je crois. Vénitien. Rien que le mot m’enchante et me transporte dans un autre espace.
Venise, je n’y suis jamais allé. Mais la campagne toscane, par contre, le rose de ses toits, l’or pale de ses chemins, la palette de ses feuillages, du vert tendrement gris des oliviers à la sombre voilure des cyprès, tout cela me paraît un cadre digne d’elle.
Nous serions partis le matin emportant quelques fruits, pour une promenade sans but à travers les… Station Glacière. Nouveau mouvement général des passagers. Une place s’est libérée devant elle et la voici qui s’assied, posant contre elle un sac de toile beige. Elle ouvre un livre à couverture souple. Le titre ? Si seulement j’avais pu moi aussi avancer un peu, je serais à ce moment juste tout contre elle et saurais dans quel monde elle plonge ses pensées. Quel univers l’aspire alors que je suis là, tout près.
Une antillaise aux formes généreuses s’étale sur le siège en face d’elle. Va-t-elle bientôt descendre et me laisser ainsi cette place de choix ? Gagné. Les Antilles boutonnent leur manteau, mettent des gants de laine blanche et se lèvent. On arrive à Denfert.
D’enfer, oui ! Par un jeu subtil de glissement, une autre personne a pris la place de l’antillaise.
Soixante ans, une moustache plus sel que poivre et une forte odeur de tabac froid, voilà ce qu’il a à offrir à celle qui m’occupe tant. A peine a-t-elle levé les yeux de son livre, jeté un regard vers la fenêtre pour vérifier où l’on était arrivé. Et elle retourne à son roman.
Joli le marque-page en fils multicolores avec lequel elle joue d’une main. Pas de couleur sur ces ongles-là. Un vernis transparent n’en cache pas le tendre rose. Je n’aurais pas aimé ça.
Le saura-t-elle un jour ?
Brusque coup de frein du conducteur. Pourtant nous sommes entre 2 stations. Elle lève les yeux. Et comme je la regarde son visage devient interrogateur. Oh, l’espace d’un instant. Et puis, bref coup d’œil sur sa montre. Je fais de même. Une manière de l’accompagner.
Nos yeux se sont croisés si rapidement que je n’ai pas eu le temps de me composer le visage que j’aurais voulu lui montrer. Le genre « on n’a pas besoin de parler, on se comprend », un quart de demi sourire au coin des lèvres et une lumière joyeusement complice dans le regard.
Mais je n’ai sans doute pu lui montrer que le regard vide de celui qui se laisse surprendre et ne sait quoi exprimer. Le vide du voyageur sans attente.
On repart. Elle ferme son livre et lève à nouveau les yeux. Vers moi ? Presque. Juste au dessus de ma tête, plutôt. Et pour attirer son attention, je me tourne aussi vers l’endroit qu’elle fixe.
Puis revenant vers elle, je croise à nouveau son air étonné. A-t-elle souri, elle aussi ? Pas sûr.
Je crois que oui. Je voudrais croire que oui.
J’ouvre la bouche avant même de savoir ce que je vais dire. Et l’imbécile qui était assis en face d’elle se lève brusquement. On arrive à Montparnasse.
Il reste planté là, entre elle et moi. Attendant que le métro s’immobilise tout à fait. Puis il s’avance enfin. La place où elle se trouvait est vide maintenant. Elle aussi est descendue.
Je me penche vers la fenêtre et aperçois à peine, et encore je n’en suis pas certain, un bout de son manteau rouge qui se fond dans la foule.
Montparnasse, le mont des muses. Que ça lui va bien !
2
Je laisse passer encore une rame s’il le faut et puis je monte dans la suivante. Sinon, je vais encore être en retard à Pasteur et l’amphi sera plein. Trois heures de bactério assis sur les marches, très peu pour moi.
C’est toujours dans la dernière voiture qu’elle monte. J’en suis sûr. Parce que c’est à ce bout du quai que se trouve la sortie qu’elle emprunte. Depuis le temps que je l’observe, elle n’a jamais failli à cette règle.
Ce matin je me suis posté là un peu en avance, de peur qu’elle n’ait pris le métro plus tôt que d’habitude. Histoire de mettre toutes les chances de mon côté.
Dans les deux premières rames, rien. C’est terrible cette excitation qui m’envahit lorsque j’entends les premiers bruits avant-coureurs du train. Un ronflement sourd éclairé d’un cliquetis qui se fait de plus en plus distinct. Et puis, juste avant que la voiture de tête n’apparaisse, le souffle de l’air poussé dans le tunnel. Elle va arriver comme apportée par le vent.
Là, ça y est, je l’entends. Je me lève pour approcher du bord du quai. Et puis je recule un peu. Ne pas trop avoir l’air de me précipiter. Oui, enfin, ce serait bête de la manquer. Je refais un pas en avant. Et puis deux pas sur le côté pour m’éloigner de la religieuse en tenue traditionnelle qui stationne là et avoir un meilleur champ de vision.
Non, mais elle va se pousser la bonne soeur ? Si elle vient vers ici elle aussi, elle va me boucher la vue. Allez, j’avance un peu. Au moment où le reflet de la vitre avant du métro émerge de l’ombre, mon cœur cogne comme un forcené dans ma poitrine et envoie en écho des pulsions violentes dans les artères de mon cou.
Images floues à travers les vitres. Il est plus que plein celui-là. C’est bien ma veine. Je scrute le contenu des premières voitures. On ne sait jamais. Un manteau rouge émerge de la masse des passagers. Je le suis des yeux mais il me semble que la personne qui le porte est trop grande. Du coup je n’ai pas pu passer au laser la voiture suivante. Ah ! la dernière. C’est là que… Personne ! Enfin, presque. Il n’y a là que deux clochards, manifestement très imbibés malgré l’heure matinale, et qui ont fait fuir tous les autres passagers. L’un des deux lève en l’air une bouteille que l’autre tente de lui arracher.
Bon, mais alors, c’est dans une des autres voitures qu’elle s’est peut être réfugiée.
Pendant le stationnement de la rame, je remonte le quai. Bousculade avec les passagers qui descendent ici. Je répète machinalement « pardon, pardon, pardon… » sans quitter l’intérieur du métro des yeux. Là dedans aussi ça bouge beaucoup. Ils vont se calmer, oui ? Le problème c’est tous ceux qui sont debout entre les banquettes et qui me masquent les passagers assis de l’autre côté de la voiture. Je ne pourrai pas être sûr, c’est clair. Peut être est-elle là tout près de moi et je ne la vois pas ; Et elle ne me voit pas ! « Elle » dont je ne peux même pas dire le nom pour l’appeler. « Elle » qui peut être aussi me cherche des yeux quelque part. Ici ou ailleurs.
Les portes se referment avec un claquement de couperet. Et le train s’éloigne.
Tu t’éloignes (va savoir !) et tu ne le sais pas.
Comment combattre la certitude que tu étais là et que chaque seconde nous sépare un peu plus. Comment reprendre confiance et se préparer à accueillir la prochaine rame. Je me suis bien promis que celle-ci serait la dernière que je laisserais passer.
Attente. Le quai se remplit à nouveau progressivement. Et ma tête aussi. Je te vois. Le front penché vers ton livre. Trois perles de bois se balancent à chacune de tes oreilles d’un rose si doux. Ta nuque appelle la caresse et les lèvres, là entre la limite de tes cheveux et le col que tu as soin, pour moi, de ne pas trop relever.
Le grondement de la rame suivante me rappelle à la réalité. Mouvement général en avant pour s’approcher des portes et éviter d’être laissé sur place. La voiture de tête apparaît. Une annonce se fait alors entendre : « Votre attention s’il vous plait. Le train actuellement à l’approche ne prend pas de voyageurs. Veuillez vous éloigner de la bordure du quai. »
Vide. Cette rame est vide et ne s’arrêtera pas. Au milieu du brouhaha des voyageurs mécontents, je marche lentement vers l’escalier de sortie. Je n’irai pas au cours ce matin.
Dehors un peu de vent tourmente les premiers bourgeons sur les platanes.
Demain je partirai plus tôt et je l’attendrai à Montparnasse. Puisque c’est là qu’elle descend, je ne peux pas la rater. Cette pensée me redonne un peu d’entrain. Demain, avant d’aller à sa rencontre, j’achèterai des croissants.
3
- Je t’assure qu’il ne me quitte pas des yeux de tout le trajet. C’en est gênant parfois.
- Tu es sûre ? Et comment il est.
- Ben, moi, je l’observe discrètement en jetant par moments un coup d’oeil dans le reflet de la vitre. Il est très brun, un peu trapu, avec des cheveux qui descendent sur les joues. Il a les yeux clairs mais je n’ai pas bien vu.
- Un brun aux yeux clairs, dis donc !
- Et je pense qu’il doit être étudiant. Il a le style en tout cas. Mais c’est étrange qu’il prenne toujours le métro à la même heure. Moi, quand j’étais à la fac j’avais des horaires biscornus.
- Et tu parierais pour quel genre d’études ?
- Du côté médical. L’indice c’est qu’il a une sacoche avec le logo de l’Institut Pasteur ; Et puis c’est sur la ligne qu’il prend, comme moi, tous les matins.
- Waouh ! Bravo Miss Marple ! Et vous ne vous êtes jamais parlé ?
- Ben, non. Je te dis, c’est seulement dans le métro que je le vois et, quand je descends à Montparnasse, il continue. Et ça fait trois semaines que ça dure.
- Et tous les jours vous êtes dans la même voiture !
- Oui. A part ce matin ; je ne sais pas ce qui a pu se passer. Il n’était pas là. Moi, c’est vrai j’étais un peu à la bourre. Et puis il y a eu une rame qui ne s’est pas arrêtée. J’ai dû prendre la suivante. J’ai bien repéré à quelle station il monte d’habitude : à Bercy. Mais ce matin, personne.
- Il était peut être en retard.
- Je ne sais pas. En tout cas, c’est décidé, je me lance. Demain matin, je pars un peu plus tôt, et je vais l’attendre à Pasteur. Je ne peux pas le rater.
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