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lundi 24 septembre 2012

Dans un fauteuil

            
Dans un fauteuil



1

La nuit tombe de plus en plus tôt. Nous y voilà. L’Eté est bien fini. Quand je pense à tout ce que j’avais l’intention de faire pendant ces dernières semaines…
La fenêtre est restée entrebâillée et de mon fauteuil je sens le vent qui n’est plus très chaud. Il faudrait fermer.
Déjà huit semaines que je suis clouée là avec comme seul horizon les murs de cette chambre peinte en vert fade et le moulin infernal des pensées ressassées dans ma tête. Huit semaines que mes jambes ne répondent plus à ce que mon cerveau leur demande de faire. Dieu que le temps est long quand on ne peut bouger.
Maman a bien connu ça, elle aussi, la pauvre. C’est vrai que lorsque j’allais la voir, dans sa tanière (il n’y a pas d’autre mot pour désigner la chambre quasi-obscure qu’on lui avait attribuée aux Lilas) j’avais toujours l’impression que le temps s’était arrêté depuis la dernière fois où j’avais tiré la porte derrière moi.
Deux ans, ça  a duré. Deux ans où je l’ai vue perdre pied petit à petit. Tiens, « perdre pied » c’est bien le mot. Parce que lorsqu’on l’a mise dans cette maison, elle trottait encore. Le marché tous les matins. Pour acheter Dieu sait quoi puisque je remplissais son frigo régulièrement.
Il fallait qu’elle sorte. De préférence le porte-monnaie à la main. « Fais attention », tout le monde le lui disait. Mais elle ! Quelle tête de mule ! Elle avait toujours fait comme ça, et ce n’était pas à plus de quatre-vingt-dix ans que ça allait changer. Elle avait toujours raison.
Et ça m’énervait ! Et elle le savait. Comme si elle prenait un malin plaisir à faire le contraire de ce que je lui disais. « Riquette, elle me disait, Riquette, c’est moi qui t’ai élevée. Ce n’est pas toi qui va m’apprendre les choses, non ? ».
Riquette. Mon prénom c’est Erica. Comme ma grand-mère. Parce qu’elle est morte lorsque Maman m’attendait. Tu parles d’un héritage. Alors bien sûr, il fallait que je lui ressemble, que je sois une petite vieille avant l’heure. On me mettait des robes sans couleur, on m’attachait les cheveux derrière la tête et je devais apprendre à faire des napperons au crochet comme feue ma grand-mère. Qu’est ce que j’ai pu l’envier, ma sœur Eliane. Un garçon manqué comme pas deux. Ah, elle avait tous les droits, elle. Grimper aux arbres, faire des parties de ballon avec les voisins… Moi, Maman avait déclaré que j’étais de santé fragile et que je devais me ménager. Il ne fallait pas que je m’essouffle. Tout ça parce que Grand-mère avait de l’asthme. Résultat, le fauteuil en rotin à côté de la fenêtre et vas-y avec ton crochet, en gardant un œil sur les exploits d’Eliane dans le jardin. Jamais je n’ai eu de problèmes respiratoires ! Jamais ! Je m’enrhumais facilement, d’accord. Mais pas plus que beaucoup d’enfants. Juste après la guerre, on manquait d’un peu tout. Maman récupérait toutes les fins de pelotes de laine et nous tricotait des pulls à rayures de toutes les couleurs. Pas obligatoirement assorties… Et puis pour compléter, lorsque je partais à l’école, elle glissait sous mon pull un journal plié en deux. Parce que ça coupe le vent, elle disait. Et moi, dès que j’étais dans la rue, je l’enlevais bien sûr, ce maudit journal. Résultat : le rhume. Mais de là à prétendre que je ne devais pas faire d’exercice pour éviter les crises de suffocation…
Bref, j’étais condamnée à rester au calme comme une vieille avant l’heure. Une vieille avant l’heure que je suis devenue quand même, dans ce fauteuil roulant que je ne peux pas quitter si on ne me transporte pas.
Mais pour revenir à maman, tête de bois et jambes de chèvre, elle a continué, tant qu’on a pu la laisser faire, à sortir tous les jours et à prêter son porte-monnaie à qui voulait. « Prenez ce qu’il vous faut, disait-elle aux commerçants, je n’y comprends rien avec ces petites pièces. » Vous imaginez l’aubaine.
Jusqu’au jour où elle n’a pas pu rentrer chez elle parce qu’elle ne savait plus où elle était. Depuis quelques temps déjà ça lui arrivait de perdre le fil de ce qu’elle était en train de faire. Elle voulait aller à la poste et tout d’un coup, dans la rue, elle se demandait pourquoi elle était dehors ; Alors elle retournait à la maison et ensuite, elle nous racontait ça en riant.
-Tu sais Riquette, la tête ça s’use aussi. Heureusement que j’ai mes guiboles. Et ça l’amusait.
Ou bien elle posait les choses dans les endroits les plus incongrus et elle était persuadée, lorsqu’elle n’arrivait plus à les trouver, que quelqu’un la volait.
Quelqu’un.
J’étais presque la seule à aller la voir et à prendre soin d’elle. Eliane n’avait pas le temps depuis qu’elle avait pris en charge un Restaurant du Cœur. Sans doute que c’est plus agréable de servir la soupe à des inconnus qu’à sa propre mère… Bon. Mais moi, il fallait bien que j’y aille, lui ranger sa maison, à maman. Il fallait bien que quelqu’un vérifie son courrier, prenne son linge et fasse un  peu de ménage, non ? Alors, entendre dire que « quelqu’un » la volait…
- N’y fais pas attention, éludait Eliane au téléphone, elle ne sait pas bien ce qu’elle dit.
- Et sa veste verte, qu’elle a tâchée en buvant son sirop, il fallait bien que je m’en occupe, non ? Eh bien, elle me dit que je l’ai emportée pour moi. Tu sais bien que cette pauvre veste était plus qu’usée, alors je l’ai jetée et on va lui en acheter une autre. J’ai pris un peu d’argent dans son sac pour ça. D’ailleurs, la verte, c’est moi qui la lui avais offerte.
- Tu as bien fait, c’est vrai que la voir toujours avec ses vêtements avachis…
Je me demande quand Eliane avait vu sa mère pour la dernière fois. Une fois par mois, pas plus, c’est certain, elle faisait un passage en coup de vent.
-Maman chérie, je n’ai pas beaucoup de temps, je me suis garée un peu en travers, mais je voulais monter t’embrasser.
-Ma poupée, je sais bien que tu as tellement de choses à faire. Tu sais ça me fait plaisir de te voir, mais je ne veux pas que tu te fatigues pour moi. Ta sœur a tout son temps, depuis qu’elle a pris sa retraite. Elle tournerait en rond chez elle si elle ne venait pas se distraire un  peu ici, cette pauvre Riquette.
La pauvre Riquette se mordait les lèvres et partait à la cuisine pour ne pas en entendre plus.
Donc un beau jour, maman n’a plus été capable de se rappeler où elle habitait. C’est une fille qui tapine à côté du dépôt des trams qui a téléphoné au Samu. Il était onze heures du soir, maman errait sur le trottoir. Elle avait son sac à provisions dans une main, des relevés bancaires dans l’autre et elle disait  « Mais où je suis, mais où je suis ? ».
On l’a hospitalisée. Grâce aux relevés bancaires on a pu avoir son nom et son adresse. Un gendarme est allé chez elle et les voisins ont su lui donner assez d’informations pour qu’il trouve mon numéro de téléphone.
-Mais, maman, qu’est ce qui t’est passé par … ?
-Ah tu es là, ma Riquette ? Tu as bien fait de venir. Je ne les connais pas tous ces gens, là. Qu’est ce qu’ils font ici ?
Manifestement, la tête ne suivait plus le cours des événements.
-Maman, tu vas te reposer un  peu. Elle est gentille la dame, là, qui t’a apporté ton repas.
-Oui. Elle est gentille. Elle m’a dit qu’elle s’appelle… je ne me souviens plus.
-Bon. On le lui demandera, ça ne fait rien.
Il a bien fallu prendre une décision. Eliane pensait qu’il  valait mieux ne pas changer ses habitudes.
-Tu sais c’est très perturbant, à cet âge, de changer de cadre. Je suis certaine que, de retour chez elle, Maman chérie retrouvera ses repaires. Et puis, ça fait tellement longtemps qu’elle habite là. C’est toute sa vie. Il suffit que quelqu’un passe tous les jours pour ses médicaments. On doit pouvoir trouver un infirmier, non ? ça existe ce genre de service. En plus, dans sa situation, elle a certainement droit à une aide, par la Sécu. Et puis si on se relaie pour aller la voir…
Si on se relaie. Je connaissais la question, ça, ça voulait dire, Riquette tous les jours et Eliane chaque fois qu’elle a le temps, c'est-à-dire la semaine des quatre jeudis.
-Moi, je crois qu’on ne peut pas prendre le risque de la laisser seule à la maison. Maintenant elle n’est plus assez lucide et elle risque de faire n’importe quelle bêtise. Pense, si elle avait été renversée par une voiture… Il ne faut plus qu’elle sorte. Quant à ses médicaments, tu sais très bien ce qui s’est passé l’an dernier. Lorsqu’elle a décidé qu’elle n’en avait pas besoin et qu’elle a arrêté de les prendre, une semaine après elle était au bord de l’étouffement avec un magnifique œdème pulmonaire. Elle aurait pu mourir.
La perspective de la mort de maman n’avait pas l’air d’impressionner Eliane plus que ça. Comme si, de toute façon, puisqu’il faut bien mourir un  jour, la date n’avait pas beaucoup d’importance. Comment peut-on être insensible à ce point ?
Décidément maman m’aura été un souci d’un bout à l’autre. Quand je pense à tout ce que j’ai pu ressasser depuis soixante-sept ans. Et pourquoi je n’ai pas le droit de m’amuser avec les autres enfants dans le jardin ? Et pourquoi je n’ai pas le droit de sortir le soir comme Eliane et de danser comme une folle (je le faisais toute seule dans ma chambre, la porte bien fermée) ? Et pourquoi maman n’a jamais l’air contente des cadeaux que je lui fais ? Et pourquoi elle n’envoie jamais de carte postale aux enfants pendant les vacances alors qu’elle écrit à toutes ses copines ? Et pourquoi elle n’éprouve jamais le désir de faire un petit effort sur la cuisine quand on va déjeuner chez elle ? Et pourquoi elle continue à m’affubler de ce diminutif ridicule, ridicule déjà quand j’avais douze ans, alors maintenant ! Et pourquoi elle  ne téléphone jamais ? Et pourquoi elle a toujours mieux à faire que de passer un peu de temps avec nous en vacances ? Et pourquoi elle a donné à Eliane et à ma cousine Clarisse des bijoux qu’elle tenait de sa propre mère ? Et pourquoi quand papa est mort, c’est d’abord à Eliane qu’elle a téléphoné ? Et pourquoi quand je l’embrasse, elle tend la joue
mais ne m’embrasse pas, elle ?…
L’infirmière vient de passer pour voir si je n’avais besoin de rien. Ce dont j’ai besoin, personne ne pourra me le rendre. C’est foutu. Je lui ai demandé de fermer la fenêtre. Dehors, une fillette sautait à la corde et ça, encore maintenant, ça m’exaspère.
Il est six heures, voilà le plateau repas. Tiède, bien sûr.  A la maison de retraite de maman aussi, les repas n’arrivaient jamais chauds dans les chambres.
L’aide soignante a mis le plateau sur la tablette et elle est juste un peu trop loin de mon fauteuil. Il faut que j’appelle.



2

Ce matin, c’est une nouvelle qui m’a apporté le déjeuner. Une petite nord-africaine avec une bille dorée au coin de la narine et un chewing-gum qui l’empêchait d’articuler. Je lui ai fait répéter trois fois (deux auraient suffit) ce qu’elle me demandait. D’ailleurs je me doutais bien de ce qu’elle voulait, c’était savoir si j’avais besoin du bassin.
Quelle horreur cet engin. Combien de fois j’ai dû installer maman sur son récipient de plastique jusqu’au jour où le personnel de la Maison des Lilas a opté pour les couches à jeter.
Maman me disait « Ma fille, je t’ai assez torchée quand tu étais gamine. Eh bien c’est ton tour. » Charmant.
Déjà lorsqu’elle était encore chez elle, il arrivait à maman de « s’oublier » comme on dit pudiquement. Je peux vous dire que moi, je n’oublierai pas ce qu’il me fallait faire lorsque je la trouvais dans cet état. Et Eliane qui trouvait ça normal, elle qui n’a jamais eu la chance de passer un de ces jours fastes…
A la maison de retraite, Les Lilas, le personnel était en nombre tellement insuffisant que  j’ai continué à aller tous les soirs voir maman. Il fallait bien que quelqu’un surveille si elle ne manquait de rien. Parce que les filles qui se paraient du nom d’aide soignantes étaient plutôt des stagiaires en début de formation que des employées diplômées et compétentes.
Alors, le gros linge, c’était pour les Lilas, et les affaire un peu personnelles de maman, c’était pour moi. Le coup d’éponge sur la toile cirée de la chambre aussi c’était pour moi, et la serviette de toilette autour du cou et la cuillère pour récupérer ce qui est passé à côté de la bouche, c’était pour moi aussi.
Parce que maman, dès qu’elle a été dans cette maison, n’a plus fait aucun effort pour garder un peu de tonus ; elle s’est laissée décliner comme si cela ne donnait aucun souci à personne.
Très vite elle a eu du mal à marcher. Au début, en lui donnant le bras, j’arrivais à la conduire jusqu’au petit jardin. Là il y avait d’autres pensionnaires mais surtout des visiteurs, donc des personnes avec qui on pouvait parler.
Et surtout ça me permettait de sortir mon paquet de Benson. La fumée, c’était mon ballon d’oxygène. Certains jours ça devenait presque sympathique, le jardin. J’arrivais à oublier où je me trouvais.
Et puis on est passé au fauteuil roulant. Vas-y pousse. Vas-y monte la petite pente qui conduit au réfectoire. Vas-y pousse plus fort, voyons. Mais tu vois bien que tu as oublié de desserrer  le frein, gourdifle ! L’ai-je assez détesté ce fauteuil. Un vieux clou qui avait déjà dû transporter des dizaines de vieux et dont les petites roues se coinçaient comme par un fait exprès. Je dois reconnaître que celui qu’on m’a attribué ici est bien plus moderne. Mais il a fallu que j’insiste. Sinon…
Un  jour enfin, il est devenu évident que le mieux était que maman reste dans son lit.
Et moi, bonne fille, j’encaissais. Ma vie s’organisait autour de ce qu’il fallait faire pour maman. Tous les jours, vers cinq heures, je prenais le bus et j’allais à la Maison des Lilas pour faire un peu de rangement dans la chambre, rapporter le linge que j’avais lavé et repassé, et pour faire manger avec la patience que le personnel de la maison de retraite n’avait pas, celle qui m’avait élevée. Mon devoir était là.
Quant à Eliane, au téléphone, elle avait toujours d’excellents conseils à me donner. Ou des recommandations.
-L’important c’est qu’elle ait bien ses médicaments. C’est toi qui les lui fais prendre ?
-Tu sais bien que je vais lui donner son repas tous les soirs. Alors, ses pilules…
-Bon. Fais-y attention. Je ne sais pas pourquoi, l’autre jour, elle m’a paru un peu essoufflée…
C’est vrai qu’il m’arrivait d’y penser trop tard. Parfois, c’était dans le bus en rentrant à la maison. Zut, je crois que je ne lui ai pas fait prendre son machin-truc… Mais c’est vrai que je n’ai pas vu le boîtier où on range les médicaments. C’est encore une de ces filles qui l’aura fourré n’importe où. Après tout, elle ne va pas en mourir.
J’ai bien le droit d’oublier des choses, moi aussi, non ?

Alors il y a eu cette alerte où il a fallu faire venir un médecin parce que maman respirait mal.
L’œdème avait repris le dessus. Ses poumons étaient gonflés et appuyaient sur le cœur. Le pouls en chute libre et la bouche grande ouverte comme un poisson qu’on vient de sortir de l’eau.
Branle-bas de combat. Oxygène dans les narines et apparition, quand même, d’une Eliane plus agitée que jamais. Elle avait pour une fois pu se dégager de ses multiples obligations charitables et s’était précipitée aux Lilas faisant une entrée remarquée dans la chambre ou maman peinait.
-Maman chérie, ça va aller, tu vas voir. J’ai parlé avec le directeur, on va bien s’occuper de toi. Il m’a dit qu’il y veillerait personnellement. Et puis la petite qui fait le ménage, elle a l’air bien, celle-là. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à le lui dire.
Et moi, je n’existais pas ? Je n’étais pas là pour gérer les soucis ?
Sans doute aux yeux de ma sœur avais-je failli à mon devoir puisque, malgré ma présence quotidienne, maman avait eu un sérieux problème de santé. Je n’avais donc pas droit à la parole. Ou plutôt, ma parole ne faisait pas le poids face à l’intervention magistrale d’Eliane.
Et en avant pour les recommandations.
-Tu sais, si tu as besoin d’aide…
Je n’étais pas assez compétente et efficace. C’était clair.
-Tu es sûre que son traitement n’a pas à être modifié ?
Evidemment je n’avais pas pris la précaution de faire venir un médecin avant que maman ne soit mal…
-Tu n’avais rien remarqué de particulier ces derniers jours ?
Manque de vigilance, messieurs les jurés.                                                       
Progressivement maman a repris le dessus. Sacrée constitution. Mais le coup de semonce avait été rude.
J’en retenais que cinq à six jours sans médicaments étaient suffisants pour créer une situation qui, si elle se renouvelait, ne pouvait qu’avoir raison des dernières forces de « Maman Chérie ». Dixit le médecin. Et ma sœur de ponctuer la sentence d’un hochement sec et définitif de la tête.
La petite nouvelle, elle n’est pas fichue de me caler correctement avec les coussins dans le fauteuil. J’ai comme un bourrelet qui me coupe le dos.
« Ne vous agitez pas comme ça, elle m’a dit, vous allez vous faire du mal. Vous avez pris vos médicaments ? Attendez, je vais incliner un peu le dossier, vous allez voir. »
Rien du tout. Je n’ai rien vu du tout. Seulement que mon dos appuyait encore plus sur ce maudit coussin. Et la moitié Sud de mon corps comme un bout de bois. Un tas de viande insensible.
Et Eliane au téléphone: « Au moins tu ne souffres pas… ».
Non, je ne souffre pas. Je ne sens rien. Si vous croyez que c’est mieux ! Je préférerais avoir mal à en hurler que de savoir que plus jamais je ne pourrai me lever de ce fauteuil.
Il m’arrive de revoir maman, son cabas à la main, partant pour d’hypothétiques courses. A quelques années près, elle était centenaire.
Une petite silhouette grise dans la rue qui monte vers le marché. Toute menue. Une souris. Un peu penchée en avant comme pour lutter contre le vent, ce mistral de chez nous qui d’ailleurs l’aurait renversée en moins de deux.  Une souris à grosses pattes, quand même. Les jambes enflées du pied au genou, serrées dans des bas opaques. Eté comme Hiver. Mais ça ne l’empêchait pas d’aller et venir, elle. Quand je pense au nombre de fois où je lui ai reproché de sortir…
Et moi, là…
Les derniers temps, lorsque j’entrais dans sa chambre aux Lilas, elle n’avait même plus la force de tourner la tête pour savoir qui arrivait. J’entrais tout doucement parce que souvent elle dormait. Elle dormait presque tout le temps à la fin. Et puis je m’approchais de son lit et là, je voyais son œil noir qui se tournait un peu vers moi. « Un œil noir te regarde ». C’est au toréador que ces mots s’adressent dans Carmen. Et ils annoncent un danger. Mais ma pauvre maman, quel danger pouvais-tu représenter encore pour moi ? Incapable de te lever, fatiguée dès que tu avais fait l’effort de prononcer quelques mots, tout juste bonne à laisser ton tube digestif fonctionner.
Ton regard qui m’avait tellement glacée lorsque j’étais gamine, maintenant n’était plus qu’une arme qui n’arrivait pas jusqu’à moi. Comme un boulet de canon qui retomberait au sol avant d’atteindre son but. Eliane te trouvait désarmante (bon sang où allait-elle chercher de ces mots ?), moi, je te savais désarmée. A tout jamais.
Alors je pouvais avec des gestes de tendresse jouer à la poupée. Te parler d’une voix enjouée comme si tout allait bien. Te montrer des images qui ne t’intéressaient plus depuis longtemps parce que tu confondais tout le monde sur les photos. Moi, ça me faisait plaisir d’égrainer le passé, de rappeler des anecdotes que je me forçais à trouver cocasses. Et quelle réputation ça me faisait. Auprès du personnel peut être, mais surtout auprès des autres familles avec qui j’échangeais toujours quelques mots en retraversant le petit salon d’accueil. Elle est vraiment admirable ! Quel dévouement pour sa pauvre mère !
J’en faisais un peu trop sans doute, mais au moins j’avais la situation en main. Enfin je n’étais plus celle qui obéit mais celle qui décide. Et tous les soirs je pouvais rejouer ce scénario-là : j’arrive et je prends les choses en main.
Eliane, personne ne la connaissait, ici. Il fallait, lorsqu’elle était là, que je la présente à nouveau à tout le monde.
-Ma sœur Eliane. Oui, elle a pu venir un peu aujourd’hui. Vous savez ce que c’est. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir passer du temps avec sa maman. On ne les aura pas toujours avec nous, nos parents. Enfin, je suis bien assez solide pour faire face. Et ça la soulage vraiment de savoir que je suis là. Hein, Eliane ?
Nous avions été élevées avec une forte insistance sur le sens du devoir, et je n’allais pas laisser passer une si belle occasion de le lui rappeler, à la Mère Térésa des Colucheries. Il me semble que quand on a des parents, on a des devoirs tant qu’ils sont de ce monde.
Je m’énerve. Et ce n’est pas ça qui va améliorer ma situation. Je n’ai pas assez de force dans les bras pour déplacer mon fauteuil roulant un peu plus près de la fenêtre. D’ici je ne peux même pas voir ce qui se passe dehors. Ils pourraient quand même y penser les architectes qui construisent ce genre de bâtiment pour des personnes qui ne peuvent pas se mettre debout.
J’ai appelé mais personne ne vient. Comment être certaine que la sonnette fonctionne ? Il paraît qu’il y a une petite lumière qui s’allume dans le couloir. Une lueur dans la nuit… Mais d’ici, bien évidemment, on ne peut pas la voir.
Alors j’insiste, j’insiste. Quelqu’un finira bien par venir à mon aide.

3


C’est ainsi que nous nous sommes, maman et moi, enterrées dans une situation aussi sans surprise qu’un tunnel de chemin de fer.
Jour après jour le même schéma. Les petites courses (des mouchoirs en papier, un nouveau tube de pâte à fixer les appareils dentaires, …), le linge à prévoir (voyons, quand a-t-on changé sa chemise de nuit ?), les paperasses diverses (la Sécu, le règlement de la chambre…). Et puis le bus. Et me voilà sur les lieux du crime, comme on dit.
-Comment ça va aujourd’hui ?
Regard sans émotion particulière sous des paupières à moitié fermées.
Un peu de rangement. C’est ma manière à moi de marquer mon territoire. Et puis on cherche quelque chose de nouveau à dire. Sans succès. Elle a vraiment le teint jaune, je trouve. Et sa respiration est si calme que les couvertures ne se soulèvent  pas plus que si elle avait cessé de vivre.
Il faut trouver un prétexte pour sortir de la chambre et aller griller une cigarette dans le jardin. Bon. Ce n’est pas encore l’heure du repas. Je feuilletterais bien un magazine à côté d’elle mais, avec la chaleur qu’ils maintiennent dans cette maison, j’ai peur de m’assoupir. Et ça ferait vraiment mauvais effet si quelqu’un entrait dans la chambre. Je suis là pour veiller sur elle et non pour qu’elle me regarde m’avachir dans ce qui était son fauteuil roulant et qu’on a oublié là.
On a tenu comme ça, face à face, pendant trois mois.
Les courses. Le linge. Le bus. Le repas du soir à la petite cuillère parce que dans ces cas-là on leur mixe tout ensemble. Comme pour les petits pots de bébés aux noms si appétissants. Sauf que là, le foie, les pâtes et les haricots verts, ça faisait une bouillie qui aurait coupé l’envie à n’importe qui. Moi, j’en avais la nausée, à la longue.
Et les médicaments à prendre (avant et pendant le repas) que j’allais oublier !
Enfin, que je me suis mise à oublier de plus en plus souvent. J’essayais. Un jour ou deux. Pour voir. Et puis un peu plus longtemps. Mais il ne semblait pas que ça change quoi que ce soit. J’étais perplexe. Je ne me voyais pas, pour des années encore peut être, enchaînée à ce pied de lit quotidiennement.
Trois semaines il a fallu pour que le « traitement » fasse effet. Un jour je suis arrivée et j’ai senti que ce n’était pas comme d’habitude. Elle avait les yeux presque fermés et il y avait comme un drôle de bruit qui sortait de sa gorge. Un grésillement un peu humide. Entre ses paupières je voyais bien qu’elle me regardait, et ce regard appelait à l’aide.
Alors j’ai compris que la fin arrivait. Pour nous deux. Deux calvaires à la fois. Je lui ai pris la main et je l’ai regardée de près, détaillant chaque parcelle de ce visage que je ne regardais plus depuis longtemps. Les cheveux maintenant clairsemés. Le front aux rides profondes Le nez formant comme une bosse en son milieu avec la marque des lunettes qu’elle ne portait plus pourtant gravée de façon permanente. La joue avec ce qui s’était autrefois appelé un grain de beauté et qui n’était plus qu’une tache sans grâce au milieu d’un duvet plus gris que blanc. La bouche aux lèvres minces (comment avait-elle pu se maquiller dans sa jeunesse ?) et au coin de laquelle deux plis s’étaient formés en direction du menton.
C’était clair. Maman atteignait le bout du chemin. L’heure de la délivrance allait sonner. Lorsqu’on a apporté son plateau repas, la petite a demandé  « ça va ? ». Comme je ne voulais pas qu’elle s’attarde j’ai répondu vaguement avec un sourire de remerciement qui signifiait « laisse-moi tranquille ».
Le plateau est resté sur la table, et moi j’ai continué à observer l’arrivée progressive de la fin. De temps en temps, sa respiration s’arrêtait quelques secondes, comme si elle se reposait avant de reprendre son chuintement  ténu. Une pause de temps en temps. Je me disais que c’était le moment de lui parler encore  mais je n’avais plus rien à dire. J’assistais à la mort de ma mère en silence. C’est à l’intérieur de ma tête que ça parlait.
« Allez, encore un effort. Tu y es presque. Tu vas voir, ça va s’arrêter. » Et puis ça repartait. Il me semblait que les moments où sa respiration ne fonctionnait plus étaient de plus en plus longs. Ou bien c’est moi qui ne voyais que ce que je souhaitais.
Deux heures, ça a duré. A un moment, j’ai pensé, ça y est. Cette fois-ci la machine ne va pas redémarrer. Et puis il y a eu encore deux petits crachotements au fond de sa gorge et plus rien.
J’ai lâché la main que je tenais toujours et qui était restée froide et inerte depuis que je m’étais assise à côté d’elle. Je me suis dit qu’il fallait que je lui ferme les yeux. Le geste définitif. J’ai dû m’y reprendre à deux fois car les yeux se ré-ouvraient comme si elle voulait encore m’enlever un peu de vie. Mais la farce n’était pas drôle. Et puis je suis allée au bureau de la Direction pour leur dire que maman était morte. C’est eux qui ont prévenu Eliane. Je ne me sentais pas d’affronter les questions inutiles de ma sœur ni le ton larmoyant qu’elle n’allait pas manquer de prendre.
Je suis retournée dans la chambre. Je me souviens que j’ai pensé : elle n’a pas bougé. Comme si elle était encore capable de me jouer ce mauvais tour de se remettre à respirer.
J’ai commencé à ranger un peu tout ce qu’il y avait sur la table. Les fleurs en plastique dans le verre à moutarde (Cette pauvre Eliane n’a jamais eu de goût). Les photos, les cartes postales. La serviette décidément très sale. Et puis j’ai ouvert la penderie. Il allait falloir encore vider tout ça. On aurait dû s’en occuper depuis longtemps puisque de toute façon on ne l’habillait plus. Pourquoi fait-on toujours comme si la vie ne devait jamais s’arrêter ?
J’avais depuis quelques temps mis à part les vêtements pour après sa dernière toilette. Mon côté prévoyant. Sa robe noire qu’elle mettait « les grands jours », c'est-à-dire pour les fêtes de famille, et puis un petit gilet mauve que je lui avais acheté et qu’elle n’avait jamais porté. J’ai failli les sortir tout de suite et accrocher le cintre à la poignée de la fenêtre, et puis je me suis dit que ça aurait l’air de vouloir précipiter les choses.
Dans le placard, sur l’étagère du haut, il y avait une boîte à chaussures dont je n’avais pas le souvenir. Qu’est ce que c’était que cette affaire-là ? Je ne me souvenais pas d’avoir rangé quoi que ce soit là-haut. Eliane aurait-elle mis de côté des choses pour elle ? Qu’est ce qu’on avait essayé de me cacher ?
Je n’arrivais pas à atteindre cette étagère, alors je suis montée sur le fauteuil roulant. Au moins il aura servi jusqu’à la fin celui-là. J’ai tendu les mains vers la boîte en carton et c’est là que ça s’est produit. Le frein n’était pas serré. Le fauteuil a reculé un peu et moi je n’ai pas eu le temps de me raccrocher à quoi que ce soit. Ma tête a heurté une étagère pendant que mes pieds s’éloignaient du placard. J’ai poussé avec les deux mains sur je ne sais pas quoi et alors j’ai basculé en arrière au moment où le fauteuil s’immobilisait coincé contre le pied du lit. Tout cela en un instant. J’ai juste eu le temps de sentir quelque chose qui me rentrait dans le dos, comme un coup de poignard. Les cale-pieds chromés de ce fauteuil que j’avais tant détesté.
Ma bouche s’est ouverte et a lancé un appel : Maman !


******

Epilogue

Epilogue



                                        Mai  2012


1


Il y a des jours où tout semble commencer mal. Je me réveille tôt. Je me réveille toujours tôt depuis quelques années. Mais voilà, comme une fatigue déjà, ou plutôt une paresse, est là qui me retient. Je sens que la journée me paraîtra longue.
Bon. Mon café. Que je prends décaféiné. Quelques rangements sans enthousiasme. Et puis mes mots fléchés, comme une bouée destinée à me faire oublier le temps qui est vide.
Mais même ça n’arrive pas à combler le creux. Je sais qu’il va falloir que je passe par la salle de bain, que je remette ma robe d’hier, parce que  pourquoi changer ?  et je traîne.
Ce matin donc, c’était jour gris.
En sortant de la maison pour aller au pain, j’ai croisé Victor. Il habite juste en face de chez moi et rythme avec régularité sa journée en promenant inlassablement un chien aussi poussif que lui. Il m’a saluée d’un geste vague et j’ai eu le réflexe d’un maigre sourire pour lui rendre son bonjour.
Il y avait du soleil ce matin. L’été s’attarde et j’ai bien senti une douceur dans le dos qui me faisait du bien. Les choses les plus simples sont souvent les meilleures.
A la boulangerie Coste, un couple d’étudiants riait en choisissant des croissants. « Non, pas celui-là, il est trop cuit ».  Et moi j’attendais. Lorsqu’ils sont sortis de la boutique, je les ai suivis du regard et Madame Coste, en rangeant sa monnaie, a commenté : Ces deux là, ils s’aiment, ça se voit !
Je ne sais pas pourquoi, cette phrase a retenu le haussement d’épaules qui me venait.
Mes pas se sont dirigés alors vers le marché couvert. Non pas que j’aie quoi que ce soit à y prendre. Je fais toujours mes achats le mardi matin parce que le lundi tout est fermé et le lendemain je sais que je trouverai des produits plus frais. Mais c’est beau un étalage de légumes. Si, si. Je vous assure. Les couleurs vous sautent aux yeux, les odeurs viennent les accompagner et le geste de la commise dispersant un peu d’eau fraîche sur les salades ouvertes comme des fleurs me fait toujours penser à une bénédiction. Alors je m’attarde. Je cherche du regard s’il n’y a pas là une personne connue avec qui faire un brin de conversation. Nelly et sa canne qui tous les jours se force à marcher un peu pour que ses jambes ne finissent pas par ne plus lui obéir. Ou Madame Cohen qui se fait teindre les cheveux en bleu argent depuis qu’elle est veuve. La pauvre femme semble avoir tout à coup retrouvé un air de jeunesse, si j’ose dire, depuis qu’elle n’a plus à s’occuper d’un époux impotent.
Bavarder fait du bien. Même si l’on n’a pas grand-chose à dire. On échange quelques mots sur la santé, on écoute une anecdote sur les petits enfants de l’une ou de l’autre, on sourit en hochant la tête. Et on repart un peu ragaillardi parce que tant qu’il y a des choses à partager la vie est là.
En rentrant chez moi, j’ai vu que le facteur était en train de nourrir nos boîtes à lettres. Il m’a tendu une enveloppe en me disant : Vous voulez une facture de plus ? Et il m’a arraché le premier petit rire de la journée.
Dans l’enveloppe il y avait une carte postale d’une magnifique plage ombrée de cocotiers. Au dos, mon fils avait écrit quelques lignes, son épouse m’envoyait des pensées chaleureuses et leur fille avait complété l’espace libre avec le dessin d’un cœur colorié en rouge. Cette petite Sandra est un concentré de joie de vivre. Je n’arrivais pas à poser cette carte et à passer à autre chose.
Alors sans y avoir réellement pensé, j’ai décroché mon téléphone et j’ai composé le numéro de mon fils. Je savais qu’ils venaient juste de rentrer de l’Ile Maurice.
C’est une voix claire et joyeuse qui a répondu. Sandra a crié : Mamy !
Il y a des jours où le soleil se lève tout doucement et où mille détails donnent envie de lui dire merci.


2


Il paraît que je travaille depuis l’âge de 10 ans.
Ma mère servait dans un hôtel-restaurant en face de la gare de Brioude. Nous habitions sur place, dans une chambre au dessus des cuisines et comme l’école n’était manifestement pas faite pour moi, elle a décidé de m’envoyer à la campagne. C’était ce que plusieurs personnes lui avaient suggéré pour que je puisse avoir un toit et de la nourriture sans peser sur les maigres finances maternelles. Et puis je grandissais, j’étais assez maigrichonne mais qui sait ce qui risquait d’arriver, « à la ville », à une gamine sans instruction et sans surveillance une bonne partie de la journée et même des soirées…
Alors on a trouvé une ferme, en Haute Loire, qui voulait bien de moi. Chez les Lauret. C’était un bâtiment de pierres sombres, tout en longueur, avec plusieurs escaliers extérieurs qui desservaient des pièces aux affectations mal définies. Ma chambre, par exemple, se trouvait derrière un réduit où l’on empilait les cageots vides lorsque ce n’était pas la saison des pommes. Aujourd’hui, pour les enfants, c’est un plaisir d’avoir leur espace à eux. Mais pour moi qui n’avais jamais dormi seule et qui n’avais  même jamais eu un lit à moi, c’était toujours un moment d’angoisse quand Madame Lauret me disait «  tu peux aller te coucher ».
Mais bon, le travail, je disais…
Le matin c’était d’abord les poules. J’allais ramasser les œufs et je nettoyais le coin où elles s’installaient pour dormir. Au début, je trouvais ça dégoûtant, mais petit à petit j’ai appris à reconnaître chaque poule, leurs habitudes, leur caractère, et je me suis attaché à elles. Leur plumage était doux et chaud. Et j’aimais les caresser moi que plus personne ne touchait.
Après les poules, j’avais droit à mon bol de lait avec une tranche de pain, du pain que Madame Lauret faisait elle-même. Mais il fallait faire vite parce que c’était l’heure où les chèvres commençaient à réclamer.  Et ça, c’était vraiment merveilleux. Je partais avec ma petite bande chevrotante, ma douzaine de copines. Je leur avais donné un nom à chacune, ce que tout le monde à la ferme avait trouvé bien comique mais c’était comme à l’école dans la cour de récréation, et je pouvais leur parler puisqu’elles avaient un nom.
Dans les champs, je retrouvais Sophie et Antoine. Sophie avait un an de plus que moi et Antoine arborait déjà quelques poils sur la lèvre supérieure. Je le trouvais très beau.
Il savait siffler avec un brin d’herbe entre ses paumes rassemblées et possédait un couteau avec lequel il taillait des écorces pour faire de petits animaux qui m’émerveillaient.
Et puis j’ai grandi. Il a fallu quitter la ferme pour retourner en ville où ma mère avait réussi à me faire admettre pour aider à la cuisine là où elle-même était en place. C’était dur. Pas d’horaires, peu de jours de repos et beaucoup de reproches lorsque je n’étais pas assez rapide ou trop maladroite. Mais il y avait du monde, de l’animation et parfois de la musique aussi, le dimanche. J’aimais ça.
Je ne vous raconterai pas la suite. Le fils  des patrons, le bébé qui n’a pas vu le jour, et les multiples emplois où j’ai toujours pourtant trouvé de quoi vivre et des moments joyeux.
Mais les années chez les Lauret resteront toujours dans mon souvenir une époque heureuse.
Mon frère, qui était né bien près moi, m’a amenée l’an dernier  revoir la ferme de mon enfance. Rien ne semblait avoir changé même si la maison a maintenant une antenne sur le toit. Lorsque nous sommes arrivés, j’ai retrouvé l’odeur des pommes dans la remise et le caquètement des poules devant le fenil. Les Lauret n’étaient plus là, bien sûr, et c’est Antoine qui a racheté la propriété. Sa femme m’a accueillie avec une  certaine réserve mais lorsqu’ Antoine est apparu, j’ai eu comme une grosse boule dans la gorge. Il ne me reconnaissait pas alors j’ai balbutié « Antoine… » et un sourire s’est dessiné sous sa moustache jaunie de tabac. Je n’ai pas osé l’embrasser. Nous ne savions pas quoi dire et la visite a tourné court.
Mais vraiment, lorsqu’on me dit que j’ai travaillé depuis l’âge de 10 ans, je dis non. J’ai vécu, j‘ai ri, j’ai aimé les bêtes et les gens. Et j’ai des souvenirs heureux plein la tête pour remplir mes vieux jours.
                                              

3


Autour de moi les compliments ne manquent pas. J’ai l’air de me vanter, mais si, si, je vous assure. Hier encore Suzanne me disait. « C’est incroyable comme tu es alerte. On a l’impression que rien ne t’empêche de faire ton chemin. Moi, avec mes rhumatismes, et depuis la mort de mon mari… ». Il ne passe pas une réunion de notre Club des seniors, sans que l’une ou l’autre (les messieurs sont rares) fasse un commentaire de ce genre. Bien sûr, j’ai les cheveux plus blancs que meringue, et depuis longtemps, bien évidemment je m’essouffle lorsqu’il faut préparer les tables pour notre petit marché  de Noël. Et puis il parait que je suis drôle, que je raconte de façon diablement vivante les anecdotes de la vie quotidienne, et même parfois ce qu’on appelait des blagues dans ma jeunesse. L’autre jour, on avait toutes les mains occupées à faire des  petits gâteaux à la cannelle, et Mireille a fait remarquer : « Tu n’as pas de taches brunes sur les mains, regarde, nous en avons toutes ». C’est vrai que la pauvre Mireille a les veines si saillantes du poignet jusqu'au milieu des doigts et la peau tellement tavelée, qu’on ne peut pas ignorer qu’elle a dépassé les quatre-vingt dix. Moi, j’ai les mains encore potelées et si leur couleur est à peu près uniforme, pourtant je n’y fais rien. Pas de secret à révéler et partager. Calmez-vous, les filles !
Bref, on me dit que je fais dix ou quinze ans de moins que ne le révèle ma carte d’identité.
J’avoue que ça me fait chaque fois plaisir. Naturellement je proteste. Je dis « vous ne m’avez pas vue, le matin, au réveil ». Avec un petit rire qui semble dire qu’après tout ça m’est égal. Et tout le monde de renchérir « Tu n’as vraiment pas à te plaindre ». Petite satisfaction intime que je tente de cacher.
Si elles savaient !
Pourquoi le cacher, mes airs de bien dans-sa-peau-bien-dans-sa vie, c’est pour la façade. Une forme de coquetterie qui m’aide à un peu me mentir à moi-même aussi. Parce que ce n’est pas vrai que le temps passe moins vite pour moi que pour les autres. Parce que, lorsque je suis seule, j’y pense à ce foutu avenir qui ne s’annonce pas comme la meilleure période de ma vie.
Oh je n’y pense pas tous les jours, mais ça me saute dessus, comme ça, sans prévenir au détour d’un instant dont l’imprévisibilité même est cruelle. Parce que je m’aperçois que j’ai oublié une partie des courses que je devais faire. J’avais pourtant fait ma liste avant de sortir. Mais, coquetterie encore, je n’aime pas la tirer de ma poche et la relire au vu de tous les clients. Ou bien j’ai égaré un objet pourtant familier et qui se trouve toujours à la même place. Enfin, en principe. Ou bien lorsque, dans la salle de bain, le miroir me renvoie l’image de la peau de plus en plus flasque de mes bras, ou le plissement terrible de mon cou. L’autre jour j’ai attrapé mes joues à deux mains et je les ai remontées. L’ovale de mon menton est réapparu, mais combien de replis au dessus de mes doigts sur les tempes ! J’en ai presque eu les larmes aux yeux.
Ma pauvre, il va falloir y aller, vers ce encore moins de temps en encore moins et encore moins. Et aller vers quels dégâts tapis dans les recoins des années qui viennent. Vers quels « je ne peux plus » irréversibles qui me feront plus mal dans la tête que dans le corps. Et je l’avoue, le pire, les « elle ne peut plus » qui se liront dans le regard des autres, accompagnés de paroles pleines d’encouragement et de félicitations pour les maigres petites victoires du quotidien.
Ce matin j’ai l’humeur grise. Exactement ce que je n’aime pas. J’ai l’impression que tout m’échappe. J’ai envie à la fois de lâcher prise et de me battre. J’ai pensé un moment ne pas m’habiller et même ne pas me laver. Seulement me caler dans mon fauteuil et dormir longtemps. Je sais que c’est stupide, que les yeux fermés, les mêmes images se bousculeront sur l’écran de mes paupières et que je me surprendrai à tout à coup laisser sortir de ma bouche des paroles de tristesse. Je sais que…
Bon, ça suffit. Allez hop. Bouge-toi ma vieille.
Tiens, je vais prendre rendez vous chez le coiffeur. Ce Marco me fait mourir de rire.


4


Ma chère Emilienne,
Je voudrais te serrer dans mes bras. J’imagine ta peine et le grand vide que tu ressens.
Il y a des moments dans la vie où tout semble s’écrouler en un instant et alors, seule la chaleur de l’amitié peut encore tenter de redonner envie de se mettre en route.

Je ne sais pas bien m’exprimer. Tu te souviens combien j’étais peu habile déjà à l’école et ça ne s’est pas arrangé ! Mais je t’envoie ce petit poème que j’ai découpé je ne sais plus où pour qu’on le lise lorsque ce sera mon tour de partir. Il te dira tout ce que je ne sais pas formuler avec les pauvres mots de mon affection pourtant bien grande pour toi.

Arrêtez les pendules et voilez les miroirs !
Demain n’existe plus, aujourd’hui n’est que noir.
Voilà ce qu’on gémit au moment d’un adieu
En tendant un mouchoir détrempé vers les cieux.

Oui le passé n’est plus, oui pour demain tout tremble,
Oui les pas qu’on faisait sur le chemin ensemble
Désormais c’est bien seul qu’il nous les faudra  faire
Et sans le bras ami qu’affectueusement on serre.

Pourtant la vie est là et toujours nous appelle.
La place est là offerte à des pages bien belles.
Mot à mot, pas à pas il nous faut les écrire
Et assécher nos larmes au regain d’un sourire.

Non ce n’est pas fini. De nouvelles attentes
Différentes bien sûr devant toi se présentent.
Une porte se ferme et s’ouvrent d’autres portes.
Derrière le rideau la vie est là, si forte !

Voilà ma chère Emilienne ce que je peux t’offrir de mieux. Si la volonté suffisait, me diras-tu, je sais. Oui, je sais, l’heure te parait sombre. Mais à travers ces quelques lignes c’est une grande bourrade que je t’adresse affectueusement comme nous le faisions autrefois, à l’école souvent.
Je t’aime beaucoup, tu sais.  De bons moments nous attendent encore dès que tu le voudras !

                                                                                              Ta vieille amie



5


On a tendance à penser que la vie d’une femme âgée est sans surprise. Que non !
Certes le quotidien se nourrit de ses rites, son rythme, ses nécessités répétitives, mais il arrive qu’une journée soit bouleversée par l’apparition inattendue d’une délicieuse aventure.
Hier matin le vent soufflait et je ne savais pas encore comment il allait balayer ma quiétude. Je chausse tout ce que j’ai de chaud pour aller faire mon petit tour habituel à la supérette au coin de ma rue. Peu d’achats à faire, mais je n’arrive pas à m’habituer à l’idée de remplir mon frigo pour plusieurs jours. Me voici donc dans les rayons choisissant (est-ce le mot puisque je jette toujours mon dévolu sur les mêmes produits ?) de quoi préparer mon déjeuner.
Je passe à la caisse, j’échange quelques mots aimables avec cette petite antillaise qui officie le matin et je rentre chez moi, tenant d’une main mon cabas et de l’autre mon cache nez devant ma figure. Arrivée dans ma cuisine, je vide le sac et là, moment d’émotion, apparaît entre deux boîtes de pâté (une promotion) un billet de 50 euros. Je dis bien 50.
J’étais absolument certaine que ce billet ne m’appartenait pas. Lorsque je vais à la poste retirer un peu d’argent, je demande toujours des billets de 10 parce que les grosses coupures m’impressionnent. Et justement il y en avait une là, sous mes yeux. Comment y était-elle arrivée ? Certains penseront sans doute que c’était là une chance inouïe. Mais est-ce vraiment de la chance ?
Ce billet n’était pas à moi. Je ne l’avais volé à personne et pourtant il n’était pas à sa place dans mes doigts. Je ressentais sa présence dans ma main comme une faute. Comme si ce que d’autres auraient pu appeler un cadeau du ciel était au contraire un piège. J’étais coupable d’un recel ou quelque chose de ce genre. Est-ce que j’avais le droit de profiter d’un argent qui ne m’appartenait pas ? Je me suis assise perdue dans des pensées virevoltantes qui ne me soulageaient pas. On m’a bien appris dans mon enfance qu’il faut toujours rendre ce qui ne nous appartient pas. Mais à qui devait donc revenir cet argent ? Bien sûr, je ne suis pas assez riche pour ne pas savoir comment utiliser 50 euros, mais je ne m’y sentais pas autorisée.
 Il me fallait donc trouver comment transformer cette manne en une pluie bienfaisante pour d’autres que moi. Les bonnes œuvres à la recherche de fonds sont nombreuses, mais je soupçonne assez volontiers qu’elles se servent des dons qu’elles reçoivent plus pour leur organisation que pour les personnes indigentes qu’elles prétendent soutenir. Donner ce billet à un mendiant (ce n’est pas ce qui manque) m’apparaissait comme une injustice vis-à-vis de tous les autres malheureux qu’on croise assis par terre dans la rue. Et puis sait-on ce que certains vont faire de ce qu’on leur offre. Boire, fumer ou s’acheter Dieu sait quoi… Non, décidément il n’y avait pas lieu de faire circuler cet argent en choisissant un destinataire précis.
Voilà que la chance devenait un souci. J’ai préparé mon repas et puis, assise devant ma table de cuisine, j’ai déjeuné, l’œil sans cesse attiré par ce rectangle orangé qui semblait à la fois ricaner de la difficulté dans laquelle il m’avait mise et me lancer des messages de reproche.
« Comment ? à l’heure où tant de personnes bien plus en peine que toi n’ont rien pour se nourrir, se chauffer, s’abriter, je suis encore là, dans ton douillet deux pièces, avec ses bibelots, sa télévision et les petites cuillères de tante Louise soigneusement enrobées de papier de soie dans l’armoire ? »
Lorsque, entrant dans ma chambre, mes yeux se sont posés, comme par hasard (le hasard !) sur la photo que j’ai encadrée depuis des années. La seule sortie avec les enfants de Brioude à laquelle m'ait autorisée à participer! Et m’est revenu en mémoire ce que notre monitrice m’avait dit ce jour-là : « Ce que tu as reçu, tu ne peux pas le garder pour toi. Il te faut le transmettre ». Il est des paroles qui marquent beaucoup plus que celui qui les prononce ne le suppose. Transmettre ce que j’ai reçu. Je ne suis pas propriétaire de ce que la vie m’a donné, j’en suis provisoirement dépositaire.
Alors j’ai décidé d’être à mon tour le relais de la chance, le convoyeur d’un « on ne sait ce que ça va produire mais on sait qu’il faut le faire ».
J’ai pris une enveloppe, j’y ai glissé le billet et j’ai écrit dessus « Pour vous ». Et puis, sortant à nouveau dans le froid, je suis allée jusqu’à la poste. Là où s’arrête chaque soir la camionnette qui apporte un peu de soupe aux sans abris. Et j’ai déposé l’enveloppe, en l’arrimant avec un caillou pour qu’elle ne s’envole pas, sur le dessus de la boite à lettres jaune.
Qui sait qui profitera de ce « don du ciel » ? Je préfère ne pas le savoir.
En rentrant chez moi je me sentais plus légère et une envie de rire m’a prise en pensant que je venais de jouer un sacré tour à la chance qui me narguait.


6


Se trouver tout à coup face à soi-même est une expérience qui ressemble bien à une épreuve.
J’aime beaucoup les vide-greniers. On y voit tant de choses qui permettraient de retracer toute l’histoire d’une vie… La vaisselle dépareillée de mon enfance, les journaux de différentes périodes, les objets orange aux formes arrondies des années 70…
Ce dimanche, je flânais donc sur le boulevard, sans autre objectif que regarder tous ces objets autrefois aimés et maintenant offerts à bas prix. Et soudain me voici en arrêt devant un tableau. Une simple plaque de contreplaqué posée contre un pied de lampe et dont l’image m’a intriguée.
Tout d’abord  on distingue une forme brune et noueuse, un arbre sans doute. Les racines sont bien apparentes et se perdent dans un sol dont on se demande s’il est fait d’eau ou si le peintre s’est trompé de couleur. Des vagues semblent s’agiter à la base de l’arbre pourtant bien solidement accroché par de longs doigts griffus. Et puis tout en haut, des branches que le bord du tableau semble stopper et empêcher de continuer leur ascension vers le ciel. Des branches qui s’étendent, privées de feuilles, vers un ciel absent.
Ensuite mon regard a été surpris par les taches rouges qui s’élèvent de chaque côté de l’arbre et viennent lécher sa ramure. Un feu ? Un incendie qui cerne le tronc et menace de l’anéantir.
Tout cela, malgré les couleurs vives semblait bien négatif. Une tempête au sol,  un arbre sans promesse de printemps, un feu prêt à anéantir la seule forme de vie présente sur le tableau…
Et puis voici que dans la fumée au dessus des flammes, m’est apparu un visage. Je ne l’avais pas vu tout d’abord. Comme un spectre, un fantôme qui semble sourire. Un visage face à moi et qui a l’air de me regarder. Une sorte de miroir. Comme un double de moi-même.
Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de cette apparition et il m’est venu à l’idée que cette forme voulait me dire quelque chose. Ou plutôt, puisque le tableau était offert aux regards de tous, n’était-ce pas plutôt, non seulement pour moi mais pour chacun qu’il y avait un message ? Et après tout ce visage n’était-il pas le mien ?
Je n’ai pas l’habitude de ce genre de folie mais j’ai sorti mon porte monnaie et moyennant 4 euros suis repartie chez moi mon achat sous le bras. Arrivée à la maison, j’ai posé le tableau devant l’écran de ma télé et me suis assise pour continuer à l’écouter.
Oui c’était bien de moi qu’il s’agissait dans cette image. L’eau mouvementée et trouble de mon enfance je la reconnaissais. Mais je reconnaissais aussi la vigueur de ces racines fermement agrippées pour que l’arbre se dresse. Cette volonté de dépasser les bouleversements pour continuer à vivre, c’était bien la force que la vie avait mise en moi. Et puis ce tronc tordu, blessé par tous les tourments des intempéries, il rappelait bien le chemin qu’il m’a fallu suivre avec ses vicissitudes, ses douleurs et aussi ses joies. Tout en haut, les branches avaient poussé, comme autant de signes d’espoir en direction d’un ciel qui reste absent aux yeux de qui regarde ce tableau. Le Grand Invisible dont on nous parlait au catéchisme il était bien là, hors de vue mais assez présent par le fait que l’arbre avait pu grandir et ses branches s’étaler.
Mon regard se portant sur le feu qui cerne le vieux tronc, j’ai frissonné. Le feu, à mon âge, lorsqu’il ne réchauffe plus mais devient incendie, est le signe d’une menace. Cet arbre va brûler et s’effondrer. Le vieux tronc dans lequel la vie s’épuise va s'évanouir et ne restera que la fumée, cette fumée qui tente encore de faire un signe. Mon visage est là, tout gris mais encore fardé d’un mince sourire, comme pour dire « tout est accompli mais la vie valait la peine d’être vécue. Je vais disparaître mais ce sera avec légèreté, sans drame, doucement et simplement ».
Ma vie qui est maintenant largement derrière moi était là sous mes yeux, dessinée par une main inconnue et maladroite sans doute selon les critères artistiques de maintenant, mais tellement vraie.
Alors j’ai pris mon vieux stylo feutre et j’ai écrit au dos du tableau : « C’est moi ». Mon fils le trouvera lorsqu’il lui faudra un jour vider mon appartement. Et peut être entendra-t-il lui aussi ce que le visage dans la fumée continue à dire.


7


Lorsque je ne serai plus là, que restera-t-il de mon passage sur terre ? Je ne crois pas avoir fait beaucoup de mal. Mais ai-je fait un peu de bien ?
Aussi loin que je me souvienne j’ai l’impression d’avoir toujours suivi mon chemin en obéissant – le mot est étrange- à ce que ma mère m’avait inculqué. Ce qu’elle avait fait entrer dans ma « caboche » comme elle disait, parfois à coup de taloches, mais je ne lui en veux pas. Pour elle aussi la vie n’était pas facile. Elle avait été élevée à la dure par une mère qui avait la fierté des ouvriers, qui avait beaucoup manqué pendant la première guerre après la mort « au champ d’honneur » de son mari et elle s’était ensuite usée au travail pour essayer de m’élever, moi qui devait lui être un poids. Mais elle avait des principes si elle avait peu d’argent. Il y avait des choses « qui ne se faisaient pas ».
D’elle j’ai appris la valeur de toute chose. Un sou est un sou et surtout quand il ne m’appartient pas. La misère on la cache, mais on s’inquiète de celle des voisins et, lorsque le malheur frappe, la solidarité doit être là. Je ne parlerai pas du catéchisme où je ne suis guère allée mais qui me plaisait bien parce qu’on y entendait des histoires qui me faisaient rêver.
Et puis j’ai grandi. Et j’ai eu mon lot de romantisme naïf et le marteau de la réalité qui tapait par-dessus. J’ai beaucoup aimé, beaucoup pleuré aussi mais je crois avoir toujours été honnête et correcte avec les autres. Lorsque je suis devenue mère à mon tour, j’ai essayé de guider mon fils dans les traces qui étaient celles des valeurs familiales. Je lui ai peu parlé de ce que j’avais vécu et il m’a peu questionnée, sentant peut être qu’il y avait là trop de choses sensibles auxquelles il ne fallait pas toucher. Le silence des familles ne cache pas toujours des aveux difficiles ou des hontes inavouables. Il est souvent, c’est comme ça que je le ressens, le signe d’une pudeur. On ne raconte pas ses malheurs.
Lorsque ma petite fille est née, j’ai pensé qu’enfin le cycle infernal de la lutte pour une vie sans drame allait s’arrêter. Cette enfant ne connaîtra pas ce que les générations précédentes ont porté dans la fatigue et la dignité. Elle aura une vie plus facile et plus joyeuse comme ces rameaux tout verts et tout droits que je vois pousser sur le vieux pommier tordu derrière le mur de ma cour.
Mais lorsque je ne serai plus là, peut être voudra-t-elle savoir qui était cette Mamie qui riait de tout et ne parlait jamais d’elle. Elle se demandera pourquoi il n’y a pas chez moi de ces albums de photos qu’on aime à feuilleter dans les familles. Elle passera peut être devant la maison où j’ai travaillé une partie de mon enfance sans savoir que cette maison n’est pas n’importe laquelle et que, dans l’appentis où je dormais, derrière la porte, il y a ce cœur dessiné de la pointe d’un petit couteau, dont sa grand-mère a caressé l’image bien souvent.
Elle ne saura pas qu’un ouvrier de ferme et une repasseuse ont chanté ensemble le dimanche lorsque l’accordéon venait sur la place et qu’ils ont mis au monde une petite fille qu’on appelle aujourd’hui Mamie.
Ce n’est pas les soucis et les chagrins que je voudrais lui dire, mais les jolis moments que j’ai vécus malgré justement soucis et chagrins. Comment lui dire que la vie est belle et vaut d’être savourée pour chaque instant qui ne reviendra pas ? Pourquoi ai-je tant envie qu’elle sache le jour d’émoi où un garçon m’a invitée à danser pour la première fois, le jour de jubilation où j’ai reçu les premiers francs que j’avais gagnés, le jour de fierté où  j’ai poussé la porte d’un vrai coiffeur...
Peut être faudrait-il que j’écrive tout ça. Que j’ose prendre un cahier et y semer la trace des bonheurs qui m’ont été donnés. Parfois j’y pense, et puis j’oublie. Je retourne à mon petit quotidien. Les jours passent vite.
Lorsque le livre de ma vie se refermera, peut être m’en voudra-t-elle de ce silence. Mais la vie est devant. Pour elle.


8


Le vent a soufflé toute la nuit. Et ce matin, elle s’est levée très tôt. Calmement, comme tous les jours elle a préparé son bol de café et ses biscottes. Et puis elle a longuement fait sa toilette. Elle a mis sa robe de laine verte, enfilé son manteau et, son cabas de paille à la main, elle est sortie dans le noir. A la gare routière il n’y avait presque personne. En tendant sa pièce d 1 euro au conducteur elle lui a souhaité une belle journée.
Le car a traversé la banlieue encore endormie. Les lampadaires orangés éclairaient avec peine des nappes de brouillard. Ensuite la route a sillonné parmi les champs, traversant quelques hameaux où personne n’attendait. Un peu plus tard, la campagne est devenue plus sauvage, on a gravi plusieurs petites collines et lorsqu’on est arrivé au col d’où l’on domine toute la région elle a demandé au chauffeur de la déposer. Il n’a pas osé poser de question à cette femme qui pouvait avoir l’âge de sa grand-mère mais son regard semblait surpris.
Lorsque le car a redémarré, elle a traversé la route et s’est éloignée sur un petit sentier qui longeait la crête. Tout au fond, sur la droite, le ciel était rose et annonçait l’arrivée d’un soleil dur.
Elle a marché un long moment, son cabas à la main en évitant les plaques de neige qui scintillaient au creux des buissons.
Enfin elle s’est arrêtée. Autour d’elle, pas un signe de vie. Tout était silencieux hormis le vent dans les feuilles qui soufflait en rafales une haleine de gel. Elle a tourné son regard vers l’horizon en murmurant « c’est beau ».
Et puis elle a posé son sac par terre, à déboutonné son manteau et tout doucement à commencé à se déshabiller. Elle a soigneusement plié chaque vêtement et les a  rangés, comme tous les jours.

Maintenant au loin un voile rouge marbré de gris s’étend dans le ciel. Le rideau va se lever.
Elle est nue. Encore plus nue depuis qu’elle a défait ses cheveux.
Son corps ne tremble pas malgré le froid.
Aucun sentiment de pudeur ne l’habite. Elle est là offerte. Entièrement et définitivement offerte.
Elle tente d’écarter les bras comme pour embrasser le paysage d’un geste que sa fragilité rend dérisoire. Mais le vent repousse ses mains en arrière et la voici tendue vers l’aube avec deux minces ailes blanchâtres qui vibrent. Sur le bord de ses joues, deux lignes humides et luisantes tracent un sillon d’argent.
L’air glacial qui souffle l’empêche de respirer. Elle ouvre la bouche dans un cri silencieux. Le dernier. Ses genoux finissent par céder et voici le repli. Tout doucement la petite forme se rassemble vers le sol, comme un manteau qui tomberait d’un cintre. Le corps sans vie glisse sur un buisson de romarin qui l’accueille, froissant le feuillage. Alors sur la montagne s’élève un parfum d’enfance et de liberté.
L’infini vient de prendre possession d’une petite chevrière de 82 ans.


ooOOoo