Requiem pour un pigeon
Enigme scolaire et policière
Avec, par ordre d’entrée en page, dans les rôles principaux
Bernadette Crampon, veuve très inoccupée
Remi Chemin, jeune inspecteur de police
Yvonne, sœur de Bernadette Crampon
Sophie Malinie, professeur d’éducation physique
Le docteur
Madame Sacarini, épicière
Madame Gomez
Agathe Tumpisch, professeur de français
John
L’histoire se déroule en bordure de la région parisienne.
Les personnages sont fictifs mais le détail des lieux respecté.
Aux dernières nouvelles, l’héroïne de ce récit, Bernadette, est depuis quelques mois entrée en maison de retraite, ce qui n’est pas la meilleure chose pour le personnel de l’établissement…
1
Bernadette CRAMPON
6 rue de la Croix Blanche
27200 VERNON
Commissariat de Police
VERNON 27200
Vernon, le 15 Octobre 2008
Messieurs,
Je tenais à vous informer des dommages que fait subir ma voisine du dessus, Mademoiselle Lefrançois, à l’ensemble des habitants de l’immeuble.
Depuis plusieurs semaines, une odeur nauséabonde se dégage de son appartement. J’ai essayé de rencontrer cette dame, mais je n’ai pas pu y parvenir. Sans doute a-t-elle des horaires très « particuliers », afin d’éviter de rencontrer qui que ce soit....
J’ai tenté de surveiller le bruit de ses pas dans l’escalier (elle a une démarche lourde comme si elle tenait à déranger tout le monde) mais en vain. Et pourtant je dors si peu !
D’ailleurs, Mademoiselle Lefrançois est, depuis quelque temps, étrangement silencieuse. On ne s’en plaint pas car la musique de sauvages qu’elle nous infligeait était vraiment insupportable
J’ai mis un mot dans sa boîte à lettre pour lui demander de veiller à la propreté de son logement car nous subissons les conséquences de son laisser-aller. Mais la boîte à lettre de Mademoiselle Lefrançois déborde. A croire qu’elle ne regarde jamais son courrier.
Plusieurs personnes habitant notre immeuble (des personne de confiance, des français que je connais depuis longtemps) m’ont dit à quel point cette odeur qui se répand dans la cage d’escalier les gène. Mais aucun d’entre nous n’a croisé ces derniers temps Mademoiselle Lefrançois pour la remettre à sa place.
Je vous demande donc, au nom de tout le voisinage, d’intervenir pour rappeler cette dame à ses devoirs, des devoirs pourtant bien élémentaires, vous en conviendrez, pour quelqu’un qui, paraît-il, enseigne à de jeunes enfants.
Je suis à votre disposition pour vous donner d’autres informations si vous le souhaitez. A mon âge, on sort peu, ce qui me laisse tout loisir d’observer ce qui se passe dans notre cage d’escalier. Et comme je vis ici depuis plus de trente ans, vous pensez si j’en ai vu !
Vous remerciant, Messieurs les policiers, pour votre intervention qui, je l’espère, ne tardera pas, je vous adresse mes salutations respectueuses.
Bernadette CRAMPON
2
Lorsque Bruno Galine, commissaire de police à Vernon (Eure), trouva la lettre de Bernadette Crampon sur son bureau, son premier réflexe fut de lui appliquer ce qu’il appelait « le classement vertical ». Direction la corbeille à papier, et ensuite la déchiqueteuse qui découpait en fine bandelettes tout ce qui ne pouvait avoir un quelconque intérêt.
Mais c’est à cet instant que Merlot, un des inspecteurs avec lesquels il collaborait le plus volontiers, entra pour lui apporter un gobelet de café. Bruno Galine ne se priva pas du plaisir de lui faire l’édifiante lecture du courrier de la Dame Crampon, une cinglée de plus qui croyait que la police n’avait pas mieux à faire que d’arpenter les cages d’escalier pour raisonner les locataires incommodants.
Bien lui en prit car immédiatement un nom attira l’attention de Merlot.
- Ce nom ne vous rappelle rien ? dit-il à son chef.
- Crampon? non, je ne vois pas.
- Non, Lefrançois. Françoise Lefrançois, faut le faire exprès pour s’appeler comme ça. Il y a des parents, je te jure…
- Lefrançois… mais oui, tu as raison, c’est cette fille au sujet de laquelle le collègue de Mantes la Jolie nous a adressé un mel au début de la semaine.
- Attendez, je vais le chercher. Je sais où je l’ai classé.
Merlot sortit du bureau et revint quelques instants plus tard tenant à la main une page qu’il relisait en marchant.
- Effectivement, il semble qu’il s’agisse d’un professeur d’Anglais dont le collège de Rosny a signalé l’absence inexpliquée depuis le début de l’année scolaire. C’est Mantes la Jolie qui suit l’affaire et ils ont averti tous les commissariats du coin. Et c’est à un certain Rémi Chemin que le dossier a été confié.
- Connais pas. Un nouveau sans doute.
- Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?
- Tu fais une photocopie de la lettre de la mère Crampon et tu la leur envoies. Et puis on attend la réaction de Chemin.
Ce qui fut dit fut fait.
3
- Allo, Yvonne…
- Oui, ah c’est toi Nadette ?
- Oui, ça va ?
- Ben, je…
- Tu ne devineras jamais ce qu’il vient de m’arriver. Tu sais, ma voisine, celle du dessus, la prof, et bien elle a disparu. La s…
- Sans blague !
- Ne m’interromps pas, s’il te plait. Alors voilà. La semaine dernière je me suis décidée à écrire au commissariat de police parce que l’appartement du dessus sentait tellement mauvais que toute la cage d’escalier était empuantie. Je ne sais pas si ça les a inquiétés ou quoi, mais cet après midi j’ai eu la visite d’un Inspecteur de police qui venait pour voir ce qui se passait.
D’abord quand il a sonné, je me suis demandée ce que c’était. Tu aurais vu le type ! Beau, mais beau ! Tu sais le genre de cet acteur, comment il s’appelait, dans « Rêve à Venise » ?
- Je crois qu’…
- Enfin bref, il m’a montré sa carte (il s’appelle Chemin) et je lui ai ouvert. J’étais gênée, tu penses, ils viennent sans prévenir. J’avais ma blouse et puis encore des miettes sur la toile cirée. Et en plus j’étais en train de m’endormir sur mes mots fléchés. Bon, il est entré et là, il a commencé à me poser des questions. Ce que je savais de cette femme, si elle recevait beaucoup, quand je l’avais vue pour la dernière fois, enfin un tas de questions comme ça. Tu penses que je lui ai dit tout ce que j’avais sur le cœur. Et la musique trop fort et les pigeons qu’elle nourrit sur sa fenêtre et le bruit dans l’escalier quand elle descend. Tout ça, quoi. Et puis il m’a dit qu’il allait visiter l’appartement de la fille (elle, son nom c’est Lefrançois). Alors on est montés.
- Toi aussi ?
- Ah je n’allais pas louper l’occasion de me faire une idée par moi-même. C’est vrai, on habite un immeuble et on ne sait pas qui sont vraiment les gens qui tournent autour. Aussi bien c’est quelqu’un de dangereux la Lefrançois. Va savoir.
Alors donc il a ouvert la porte (comme dans les films à la télé, il avait un genre de crochet qui ouvre tout). L’odeur qu’il y avait dans cet appartement ! Une horreur ! On s’est précipités pour ouvrir les fenêtres, mais il m’a dit de ne rien toucher. Alors j’ai attendu au milieu de la cuisine mon mouchoir sur le nez. Sur l’évier il y avait un cendrier sale. Le Chemin a dit : « On a dû jeter les mégots ». Il a ouvert le petit placard sous l’évier pour chercher la poubelle, et là…
J’ai poussé un cri : le cadavre d’un pigeon, ou ce qu’il en restait. Parce que ça … enfin c’était … affreux. La tête séparée du reste et les entrailles sorties … depuis longtemps. Même lui, le beau policier, il a eu un mouvement de recul. Et puis il a enfilé des gants en caoutchouc et il a poussé un peu la bête pour voir ce qu’il y avait en dessous. On voyait, sur des papiers déchirés, trois mégots écrasés.
Alors il a fermé le sac poubelle, il l’a mis dans un deuxième sac et il a dit « je vais emporter ça ». Tu penses si j’étais soulagée. Ensuite on a fait le tour de la maison. Sur la table du salon il y avait une clef, comme celles des voitures, avec un porte-clef d’une marque étrangère, je ne sais pas laquelle. Le policier a mis ça dans un autre sac en plastique et puis on est entrés dans le bureau. Tout avait l’air en ordre. Mais j’ai bien vu que le calendrier où on arrache les feuilles n’avait pas été touché depuis le 17 Août. Je l’ai fait remarquer à…
- C’est vrai c’est bizarre ça. Elle…
- Attends, je n’ai pas fini. Il a aussi écouté les messages sur le répondeur téléphonique (ces profs, ils ont les moyens de s’acheter des appareils modernes, tu sais…) Hé bien, tu me croiras si tu veux, il y avait trois appels et on ne comprenait rien à ce qu’ils disaient. Je crois que c’était une voix de femme, mais lui, Chemin, il m’a dit que ce n’était pas sûr. Il y avait bien des mots qui ressemblaient à du français mais la voix était tellement essoufflée et ça crachotait tellement que je ne comprenais rien. Monsieur Chemin a sorti de l’appareil une petite cassette et il l’a mise dans sa poche.
Et puis on est ressortis. Il a fermé la porte en la claquant et il m’a dit qu’il reviendrait certainement et qu’il aurait peut être encore des questions à me poser.
- Ma pauvre Nadette, il t’en arrive de belles…
- Ah je t’assure, c’est la première fois que je suis mêlée à une enquête, hé bien je suis prête à faire mon devoir de citoyenne. La police peut compter sur moi.
D’ailleurs, il faut que je te dise : avant de sortir de chez cette Lefrançois, j’ai pris discrètement une clef qui était sur la petite table de l’entrée. Et quand le policier est parti, je suis remontée pour l’essayer. Et c’est la bonne ! Je vais pouvoir aller y refaire un tour dans cet appartement ! Et je t’assure que rien ne m’échappera !
- Toi, alors !
- Bon, je te laisse. Ha ça fait du bien d’échanger des nouvelles. Je t’embrasse.
- Moi auss…
4
La consigne donnée par le Principal du Collège est claire : Tout le personnel, enseignants et administratifs, doit rencontrer l’inspecteur chargé de l’enquête sur la disparition de Françoise Lefrançois. Alors il faut y aller.
Sophie entre dans la salle pour être interrogée. L’endroit est sombre et peu aéré. Une odeur de transpiration persiste. Elle se bloque à l’entrée et observe ce bureau, plein de dossiers empilés, de stylos mal fermés, autour d’un vieil ordinateur bruyant. Elle a tout juste le temps de penser que Tristan, le secrétaire du collège n’est pas le roi du rangement. Déjà, une voix l’interrompt.
- Avancez, madame, venez vous asseoir.
Elle s’approche, quand, derrière ce désordre, elle aperçoit un jeune homme, dont la beauté contraste avec la laideur des lieux. Il est assis et redresse la tête en souriant après avoir regardé sa silhouette du haut jusqu’en bas.
Sophie se sent à la fois soulagée de ne pas se trouver face à un vieil inspecteur aux méthodes anciennes, et stressée de parler à un homme aussi charmant. Oui, il n’y a pas à dire, vraiment charmant. Elle est heureuse d’avoir pris quelques minutes pour troquer son survêtement de travail contre une jupe et un chemisier. Elle s’assoit lentement, en prenant soin de bien croiser ses jambes et de redresser son dos.
« Je vous écoute. Pouvez-vous me parler de votre collègue récemment disparue ? Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? »
- Heu …. Sophie ne l’écoute pas, elle le regarde. Elle observe sa bouche, devine les petites fossettes qui doivent apparaître quand il sourit. Elle regarde ses pommettes qui se relèvent gracieusement chaque fois qu’il prononce un A, son front qui fait apparaître un tout début de rides comme il sied à une personne qui se sent vraiment concernée par la personne qui lui fait face. Elle est hypnotisée par ses mains qui semblent danser pour appuyer ses paroles. Sophie croyait avoir laissé loin derrière elle l’envie d’une aventure extraconjugale. Mais là, elle est gênée de se retrouver devant ce jeune inspecteur si séduisant.
- Alors, quand l’avez-vous vue ?
Sophie réussit péniblement à sortir de ses pensées.
- Avant les vacances, au repas de fin d’année du collège.
- Quelque chose vous a-t-il paru suspect les derniers temps où vous la croisiez ?
- Non, je n’ai rien vu.
Sophie sent bien qu’il est déçu. Et elle s’en veut. Elle se sent maladroite. Elle regarde par terre et triture ses ongles. A peine a-t-il posé trois questions qu’elle a envie de partir. Elle n’a aucune chance. Et puis, il cherche à comprendre les relations entre Sophie et Françoise mais trois mots, au maximum, sortent de la bouche de Sophie. Elle sent bien que son comportement est suspect. Mais suspect de quoi ? Elle n’a rien fait ! C’est peut être justement de cela qu’on pourrait l’accuser. De n’avoir rien vu venir, de n’être aucunement intervenue pour aider sa collègue. Ou bien, de n’avoir rien fait … pour le moment.
Alors, elle se concentre pour se souvenir d’éléments pouvant faire avancer l’enquête. Elle se souvient que l’inspecteur Columbo se sert souvent de détails qui paraissent insignifiants pour résoudre les énigmes. Elle cherche, consciencieusement.
- Inspecteur, je me rappelle ! Françoise m’a dit qu’elle avait changé de parfum et qu’elle pensait vendre sa voiture !
L’inspecteur reste bouche bée et se dit que, décidément, cette femme n’est vraiment pas nette.
5
- Alors Madame Crampon, qu’est ce qui vous amène aujourd’hui.
- Oh la la, c’est terrible, docteur ! Il m’arrive une chose terrible.
- Allons calmez-vous, Madame Crampon, asseyez-vous et racontez-moi ça.
- Hé bien je crois que je suis ensorcelée. Pauvre de moi.
Le médecin esquisse un sourire discret puis fronce les sourcils en bon professionnel.
- Vraiment ? Vous m’inquiétez.
- Ah il y a de quoi, docteur, je vous assure.
- Et qu’est-ce qui vous fait penser une chose pareille ?
- Alors voilà. Depuis quelques semaines ma voisine du dessus a disparu. Comme il y avait une odeur abominable qui venait de son appartement j’ai prévenu la police. Tout le monde aurait fait comme moi. C’était pour le bien de tout l’immeuble, vous comprenez.
- Continuez, Madame Crampon, continuez.
- Alors il y a un policier qui est venu et on a ouvert l’appartement de ma voisine. Et, vous n’allez pas le croire…
- Allez-y, allez-y…
- On a trouvé (quelle horreur !) on a trouvé, sous l’évier, un pigeon mort, la tête coupée et toutes les tripes sorties. Et une odeur, une odeur…
Là, le médecin arrête de jouer avec le coupe-papier qu’il avait machinalement saisi.
- Sur le moment, c’était tellement dégoutant que je ne me suis pas demandé d’où ça venait. Ce qui m’importait c’est qu’on emporte cette saleté et qu’on aère, parce que vraiment…
- Et après ?
- Le policier a tout pris dans un sac. Et puis hier il est revenu. Il m’a posé des tas de questions mais surtout, ce qu’il m’a dit, c’est que dans la poubelle de la voisine, sous le pigeon crevé, il y avait des morceaux de papiers déchirés et sur le papier (je vous assure, quand j’y pense, j’ai le cœur qui me remonte dans la gorge) sur le papier, c’était écrit des menaces, comme quoi les tripes du pigeon avaient « parlé » et qu’il fallait se dépêcher de partir. Et ça, je le sais, c’est leur machin du vaudou, comme ils disent. Je le sais parce que j’ai parlé avec Madame Sacarini, à l’épicerie et elle m’a dit que son neveu…
- Attendez, Madame Crampon, en quoi cela peut-il vous concerner ? En admettant que quelqu’un ait charcuté ce pauvre pigeon, j’ai du mal à le croire, mais mettons, ce n’est pas vous qui êtes en question.
- Allons docteur, mais vous le savez bien pourtant, que j’ai ces douleurs dans le dos depuis quelques temps et que vous n’arrivez pas à me soulager. Ceci dit sans reproche. Maintenant je le sais, d’où ça vient. C’est leur vaudou. On en a parlé à la télé. L’histoire de la petite statue de Sarkosy. Alors voilà. Moi aussi ils doivent me planter des aiguilles.
- Mais enfin, qui pourrait vous vouloir du mal ?
- Ah je n’en sais rien. Mais ils sont terribles, vous savez, ils sont terribles. Et il paraît qu’ils s’attaquent toujours aux plus faibles. Alors vous pensez, une pauvre femme comme moi.
Arrivé à ce point de la conversation, le médecin comprend qu’il ne pourra pas s’en tirer avec des paroles. Il décide donc de jouer le jeu.
- Bien. He bien nous allons voir ça. Enlevez votre veste et votre corsage, Madame Crampon.
Bernadette s’exécute, à la fois rassurée de voir que son médecin accepte de l’écouter et assez mal à l’aise car s’il la prend au sérieux, c’est qu’il y a bel et bien des choses très graves qui se trament. Et la voici donc confortée dans son idée de sorcellerie.
- Respirez fort. Plus fort. Arrêtez. Bon. Toussez. Encore. Bien. On va prendre votre tension.
- Je n’en ai pas dormi de la nuit, docteur, je…
- Allongez-vous. Je vous fais mal, là ? Et là ? Bon. Tout ça m’a l’air tout à fait bien.
- Regardez, docteur, là, sur mon épaule, c’est pas une piqûre, çà ?
- Mais non. C’est la marque de votre soutien gorge. Allons, Madame Crampon, rassurez-vous. Je vais vous donner des comprimés. Vous les prendrez le soir, trois comprimés, avec une bonne tisane, un peu avant de vous coucher. Vous verrez, vous allez très bien dormir.
- Mais s’ils viennent pendant la nuit ?...
- Alors, si vous entendez du bruit, vous m’appelez. Mais vous verrez, je suis certain que vous allez dormir comme un bébé et retrouver votre calme.
Le médecin ne peut pas s’empêcher de penser qu’avec la dose de calmant qu’il vient de lui prescrire, la Crampon devrait même être assez dans le brouillard pendant la journée.
Bernadette serre la main du médecin, traverse le hall où se trouve la secrétaire et sursaute.
Il s’agit d’une remplaçante. Une africaine toute bouclée.
Bernadette ne peut se retenir de faire un signe de croix, claque la porte et descend l’escalier beaucoup plus vite qu’elle ne l’a jamais fait depuis ses fameuses douleurs.
Arrivée dans la rue, elle regarde bien autour d’elle, fait un autre signe de croix en direction de l’immeuble, et sort à demi de son sac à main une petite photo au dos de laquelle est écrit « John, my love ». Sur l’image, un magnifique sourire éclatant illumine un visage plus sombre que celui du président américain. « Ils sont partout » se dit-elle en refermant son sac. Et d’un pas rapide elle rentre s’enfermer chez elle et cacher soigneusement la photo qu’elle a dérobée sur le bureau de Françoise Lefrançois.
6
Bernadette Crampon a donné un grand coup d’éponge sur la toile cirée qui couvre la table ronde du salon, puis elle y a déposé un certain nombre d’objets variés et elle s’est assise en soupirant.
Et la voici les coudes sur la table, les bras croisés écrasant légèrement son opulente poitrine. Elle hoche la tête, ce qui est toujours chez elle le signe d’une importante insatisfaction, mais aussi d’une activité cérébrale intense.
Devant elle sont alignés, une lime à ongles vaguement rouillée, une photo sur laquelle brille la dentition d’un splendide homme noir, une carte d’adhésion à la SPA , trois timbres venant d’un pays asiatique indéterminé et une demi-feuille de papier sur laquelle a été inscrit en majuscules : I HATE YOU.
Tout ce qu’elle a pu subtiliser chez la voisine du dessus.
Nouveau hochement de tête Bernadetien.
Qu’est ce que cela peut bien signifier ?
La lime : il faudrait pouvoir déterminer si les traces rougeâtres qui en marquent l’extrémité sont du sang ou nom. Bernadette penche, bien sûr, pour la première hypothèse. Ce serait trop bête qu’un tel indice ait échappé à sa perspicacité !
La photo : C’est toujours d’une main un peu hésitante que Bernadette la saisit. Elle ne peut s’empêcher de penser que c’est peut être le portrait d’un dangereux criminel qu’elle a là. Et si l’inspecteur de police s’en apercevait ? Et s’il pensait qu’elle a essayé de cacher un élément important pour l’enquête ? Il faut absolument que Bernadette trouve la solution et l’apporte à ce Rémi Chemin (il est beau comme le fils qu’elle n’a pas eu). Ainsi il lui sera reconnaissant.
En tout cas, au dos de la photo, l’inscription « John, my love », ça c’est de l’anglais. Elle en est sûre. Elle n’a pas beaucoup de souvenirs de sa classe de sixième (après elle est allée dans une école de couture) mais « love », elle le sait, ça veut dire aimer. Donc, ça signifie « John, je t’aime ». Bon.
-Alors, cette Lefrançois aurait été amoureuse d’un noir ! Décidément, on aura tout vu.
Enfin presque. Parce que ce noir, lui, on ne l’a jamais rencontré dans l’immeuble, que je sache.
Sans s’en rendre compte, Bernadette s’est mise à parler à haute voix.
Et ces timbres de Chine ou de je-ne-sais-où, c’est bizarre. Il y aurait des noirs aussi là-bas ?
Alors peut être que c’est dans ce pays-là qu’ils font des choses horribles avec les pigeons.
Avec des limes à ongles, pardi. Voilà pourquoi elle mettait toujours du grain sur sa fenêtre, la Lefrançois. C’était pour les attirer. Et dire qu’elle avait une carte de la SPA. Quelle honte. Il faudra leur écrire, à la SPA , pour leur dire de se méfier.
Bon. Tout ça prend forme.
Il reste cette feuille avec cette inscription bizarre : 1 HATE YOU.
Qu’est ce que c’est que ce « un ate iou » ? You, bien sûr, c’est de l’anglais encore. Et ça signifie « vous ». Bernadette le sait bien parce que la petite fille de Madame Ortiz, celle qui a pris mauvais genre, elle porte des tricots avec une inscription en anglais, fac you, ou quelque chose comme ça, et elle lui a dit que you ça veut dire vous.
Bon. Donc on a « un hate vous ».
Ah, ça y est ! « ils » ont fait une faute : hate vous, ça veut dire hâtez-vous. Dépêchez-vous, quoi. Exactement ce qui est écrit sur le papier déchiré que l’inspecteur a trouvé.
Cette fois c’est un soupir de satisfaction qui s’échappe de la gorge de Bernadette. On y est.
La Lefrançois, elle avait trouvé un premier papier lui disant de partir, elle l’a mis sur son bureau et ensuite, quand « ils » lui envoyé un deuxième rappel, après le coup du pigeon, elle a fichu le camp. Avec l’homme noir, peut être. Et ils sont allés retrouver des complices en Chine. Voilà.
Ouf, je vais téléphoner à Monsieur Chemin. Il va être content.
A ce moment, Bernadette lève les yeux vers la fenêtre et sa bouche s’ouvre, s’ouvre, laissant passer comme un gémissement qui n’en finit pas.
Sur le rebord de la fenêtre, il n’y a pas un, ni deux, mais trois pigeons qui la regardent fixement de leur œil rond.
Et Bernadette vient de se souvenir du film « Les oiseaux », qu’ils ont passé à la télé.
L’horreur ne fait que commencer.
7
Journal intime de Sophie Malinie
Cette histoire me tourne dans la tête depuis hier. Je ne sais plus quoi penser de la disparition de Françoise. Si, comme le dit ce sympathique policier, elle a participé à des cérémonies vaudou, alors je me demande ce qu’elle pouvait chercher. Une femme si peu expansive et si discrète.
Rémi (tant pis, ici je peux bien l’appeler par son prénom) a expliqué que dans ce type de cérémonie on plante des aiguilles dans des poupées de chiffon sensées représenter une personne précise et que ça peut provoquer des changements dans la vie de la personne concernée.
C’est dingue. Si c’était si sûr que ça, ça serait bien pratique. J’aligne les poupées de toute une classe et hop, les voilà hyper motivés pour tout ce que je leur propose. Sans parler de tout ce qu’on pourrait faire avec les collègues et les parents d’élèves.
Moi, je croyais qu’on ne pouvait se servir de ce genre de truc que pour nuire à quelqu’un.
Mais il paraît qu’on peut aussi faire du bien. C’est Rémi qui le dit.
Je me demande ce qu’il en pense vraiment, lui. Et s’il s’était fait une bande de poupées représentant toute l’équipe du collège ? Non, je rêve.
Je ne devrais plus écrire le soir. Après, je fais des rêves étranges.
C’était à Venise. Place Saint Marc. Des pigeons partout. Et puis une main en attrapait un et commençait à le caresser tout doucement. Et dans mon rêve, moi, je les sentais ces caresses.
Je me sentais bien. Détendue. Tout près de mon visage, il y avait le sourire de Rémi. Il se penchait sur moi et alors que nous allions nous embrasser, son image disparaissait. Et cela plusieurs fois. Et puis il prenait une poupée de chiffon très bizarre. Elle était faite avec un morceau de mon chemisier rose et gris. Et je voyais que la poupée saignait. Ou bien peut être elle pleurait. Quand je me suis réveillée, je n’avais aucune envie de me lever.
Ce soir Thierry m’a demandé ce qui m’était arrivé la nuit dernière. Il parait que j’ai gémi plusieurs fois en dormant. Enfin, il m’a dit que ça l’avait réveillé. Je crois bien que j’ai commencé à rougir. Alors j’’ai prétexté un truc à faire à la cuisine pour m’éloigner. J’ai un peu honte quand même. Mais je ne peux pas lui raconter mon rêve. Il aurait trop de peine.
8
- C’est vraiment très gentil à vous, Monsieur Chemin, de vous être déplacé. Moi, vous savez, avec mes douleurs, je suis obligée de faire attention.
Ils sont assis tous les deux devant la table ronde du salon. Bernadette a, par exception, recouvert la toile cirée d’une nappe brodée qui était déjà à sa mère, et là-dessus trône la cafetière en métal argenté qu’elle a sorti de son papier de soie. Deux tasses à petites fleurs et un sucrier en plastique taillé façon cristal complètent le dispositif de séduction mis en place par l’hôtesse.
Rémi Chemin, qui en a vu d’autres, ne peut cependant s’empêcher de penser à une araignée dont il serait le moucheron convoité. Mais rira bien qui rira le dernier. Si l’inspecteur s’est déplacé jusqu’à Vernon, c’est qu’il y a du bon à prendre. L’araignée risque bien de se prendre les pattes dans la toile qu’elle a tendue.
- Encore un peu de café, Monsieur l’inspecteur ?
- Je vous remercie, répond-il, avec un geste de dénégation et un petit sourire dont il ne méconnait pas les effets sur les dames.
Ah, cette fossette, quand il sourit, ne peut s’empêcher de penser la sexagénaire.
-Mais dites-moi plutôt, vous qui connaissez bien la vie, ce que toutes ces découvertes que nous avons faites ensemble vous inspirent. Je suis certain que votre jugement me sera très utile. (Toujours flatter un peu si l’on veut obtenir quelque chose.)
- Voilà, je crois que j’ai compris ce qui s’est passé.
- Merveilleux ! Alors qu’avez-vous trouvé chez Mademoiselle Lefrançois ?
Bernadette a une légère hésitation. Saurait-il qu’elle est retournée dans l’appartement ?
Elle décide de rester imprécise.
-Hé bien, le jour où vous m’avez fait monter chez Mademoiselle Lefrançois (quel culot, pense l’inspecteur) j’ai bien remarqué que sur son bureau il y a avait des choses étranges.
- Ah oui ? avance prudemment l’inspecteur.
- Oui, vous n’avez peut être pas bien vu, mais sur le bureau, il y avait une lime à ongle. Vous avouerez que ce n’est pas sa place
- Vous savez, les jeunes générations, n’ont pas le sens de l’ordre qu’on enseignait autrefois.
Remi Chemin a une pensée fugace pour le linge qui s’accumule dans sa chambre au pied du lit, la vaisselle qu’il faudra bien se résoudre bientôt à faire et l’aspirateur qu’il s’était promis d’acheter lorsqu’il a emménagé à Mantes à l’automne…
- Bien sûr, mais quand même. J’ai bien regardé : il y avait des traces rougeâtres sur cette lime.
- Ah ! je peux la voir ?
Bernadette se lève, ouvre le tiroir du buffet et réalise qu’elle vient de faire une gaffe. Comment va-t-elle justifier que cet objet soit en sa possession. Mais au moment où elle ouvre la bouche pour donner une explication, Remi Chemin reprend :
- Mettez donc sur la table tout ce qui a pu vous aider à reconstituer l’affaire, nous allons réfléchir ensemble. Vous allez m’être d’une aide précieuse.
Bernadette se dit que si l’inspecteur ne lui pose pas de questions plus précises, elle a meilleur compte de ne pas inventer un mensonge expliquant son intrusion clandestine chez la voisine.
Et la voici qui étale devant les yeux stupéfaits du jeune inspecteur : une lime, une photo, une carte d’adhésion à la SPA et des timbres du Royaume du Népal (devenu République depuis peu, Remi s’est renseigné). Puis, après une dernière hésitation, Bernadette dépose sur la table un papier sur lequel une main rageuse a écrit en anglais une déclaration de haine.
L’inspecteur Chemin n’en attendait pas tant. La bougresse ne s’est pas gênée ! La lime à ongle, il s’en fiche, encore que, une analyse des tâches pourrait être parlante. Mais le message « I hate you » et surtout la photo, là, vraiment, il y a de quoi faire sentir à la Crampon que si l’araignée mange le moucheron, il arrive aussi que le chat mange l’araignée ! Et après s’en être bien amusé !
L’inspecteur Chemin décide donc de jouer le chat.
- Vraiment, Madame, quelle belle récolte ! Et moi qui n’avais rien vu !
Bernadette est prise d’une bouffée de chaleur qui colore ses joues et répond d’une voix de première communiante :
- Vous savez, j’ai bien compris tout de suite que, vous et moi, pouvions faire du bon travail ensemble. Je sais ce que c’est que l’accumulation de soucis qui fait qu’on ne peut pas donner toute la mesure de ses capacités. J’ai bien senti qu’une personne d’expérience comme moi pouvait vous donner bien des satisfactions…
Sourire (ha, cette fossette !) puis immédiatement petite toux de l’inspecteur.
- Je vais donc emporter tous ces objets pour les faire analyser par nos services. Il me reste à vous demander aussi la clef qui vous a servi à entrer chez Mademoiselle Lefrançois.
- La clef ? mais…
Le regard ailleurs, il tend la main
- S’il vous plait.
Bernadette tire alors de la poche de sa veste de jersey, la clef de sa voisine et la remet au policier sans oser le regarder.
- Ce qui est ennuyeux, ajoute celui-ci, c’est que les empreintes qu’on va trouver en grand nombre sur tous ces objets, ce sont les vôtres, Madame. Je ne sais ce qu’en penseront mes supérieurs. Et le procureur.
Bernadette porte une main tremblante à sa poitrine. De l’autre main elle s’appuie au buffet, livide. Si, à son âge, on pouvait encore transpirer à grosses gouttes, elle serait trempée.
Profitant de ce moment d’ « atmosphère » qu’il vient de créer, Rémi Chemin se lève, glisse tous les trophées de la Crampon dans un sac de plastique puis dans sa serviette et sort en refermant délicatement la porte de l’appartement.
Bernadette fait un pas chancelant vers la table, se laisse tomber sur une chaise et murmure entre ses dents :
- Merde.
La voici compromise. Et ce jeune homme qui avait l’air si bien disposé, est-ce que ce ne sont pas des menaces à peine déguisées qu’il vient de proférer ?
Bernadette respire bruyamment. Et puis, tout à coup une pensée la frappe comme un coup de couteau.
-Et il ne m’a même pas demandé ce que je pensais de tous les indices que j’ai trouvés ! Il s’en fiche alors de ce que je pense. Je ne l’intéresse pas !
Deux larmes coulent qu’elle ne pense même pas à essuyer.
Lorsque Bernadette avait 17 ans, un autre homme, beau comme il n’est pas permis, lui avait aussi pris ce qu’elle avait de plus précieux et s’en était allé sans le moindre égard pour elle.
Sur le rebord de la fenêtre ouverte, un pigeon regarde Bernadette d’un œil étonné. Elle se lève brusquement, saisit un torchon et frappe l’animal en hurlant : Salaud !
9
29 Décembre.
On sonne. Deux coups. Un bref et un long.
Bernadette lève les yeux de son journal de mots fléchés, se tourne vers la pendulette qui goutte-à-goutte sur le buffet et se lève en soupirant.
- Deux heure vingt. Qui cela peut-il bien être ?
La porte d’entrée étant munie d’un judas, Bernadette se penche vers l’œilleton avant d’ouvrir.
Elle distingue vaguement la silhouette d’une femme. Des lunettes épaisses. Un sourire en prêt-à-porter. Et des documents dans les bras.
Encore une quête, se dit-elle. A cette époque de l’année, lorsque ce n’est pas le calendrier de pompiers (elle le prend toujours), c’est le facteur, ou le gardien de la cité pour ses étrennes.
Les témoins de Jéhovah, peut être ? A moins que ce ne soit pour l’enquête.
Bernadette a failli dire « pour mon enquête ».
On va voir.
Et elle ouvre.
Devant elle se trouve une blonde entre deux âges, vêtue de l’uniforme bleu foncé de l’Armée du salut, quelques revues et une Bible dans les mains.
Mais tout cela, Bernadette ne le voit pas. Ce qu’elle voit, c’est l’homme qui se tient derrière la salutiste. Lui aussi porte l’uniforme d’usage et arbore un grand sourire éclatant...qui tranche sur sa peau d’ébène.
Au moment où la femme se présente en disant « Je m’appelle Françoise », Bernadette referme vivement la porte, se laisse tomber sur le petit banc de l’entrée et pousse un cri : « Seigneur, je suis perdue ».
Sur le palier, la réponse ne se fait pas attendre : « He bien, justement nous venons vous annoncer que vous êtes sauvée. Le Tout-puissant, dans sa bonté... »
Le reste se perd dans un brouillard. Bernadette se bouche les oreilles et secoue la tête, répétant : Je deviens folle, je deviens folle...
10
L’air est très frais ce matin. Une vapeur bien visible s’échappe des lèvres de Sophie à chaque foulée. Ce moment de jogging le long de la Seine le dimanche matin, elle ne voudrait s’en passer pour rien au monde.
Certes, en tant que prof d’EPS, elle a parfois du mal à faire comprendre à son entourage qu’elle a encore besoin de chausser les baskets en dehors du collège, mais là, c’est pour elle. C’est son moment à elle seule.
Au début de leur mariage elle a bien essayé d’entraîner son mari à l’accompagner, mais bien vite il a fallu renoncer. Le manque d’enthousiasme de Thierry et les paroles d’encouragement et de persuasion qu’il fallait lui dispenser rappelaient trop à Sophie certaines de ses classes.
Alors maintenant elle court seule. Tout le monde dans le village de Saint Martin la Garenne la connaît et s’est habitué à voir passer régulièrement cette petite bonne femme vêtue de gris clair et les cheveux maintenus par un serre-tête qui change de couleur selon l’envie du moment.
Justement Sophie approche du Café-auberge, le seul qui subsiste encore dans le village, et Henri, le serveur est en train de sortir les guéridons sur la terrasse le long du chemin de halage. Il lui adresse un grand sourire et lui fait un signe de la main qui invite la sportive à s’arrêter.
- Dites donc, c’est bien au collège de Rosny que vous êtes ?
Henri pose une question dont il connaît bien la réponse puisque son fils a passé quatre ans dans le susdit collège. Un excellent élève, d’ailleurs.
- Ben, oui, depuis sept ans maintenant.
- He bien vous allez recevoir une carte postale adressée à toute l’équipe.
Le garçon arbore un sourire légèrement mystérieux et satisfait.
- Ah bon. Mais comment savez-vous ça ? Vous lisez dans le marc de café ?
- Non, mais il y a deux jours. Ou trois, je ne sais plus. Il y avait une femme qui s’était assise là, à la terrasse, et elle écrivait une carte. Et puis, à un moment, quand je suis sorti sur la terrasse, j’ai vu qu’elle partait ; il y avait une bonne sœur qui la tenait par le bras. J’ai bien vu. La religieuse, elle la tirait un peu fort pour l’entraîner. Et puis la femme a laissé tomber par terre un truc. C’était la carte qu’elle écrivait. Moi, j’ai regardé ce que c’était, et il y avait l’adresse « collège Sully ». Alors j’ai pensé que le mieux à faire, c’était de la poster. Mais c’était bizarre, non ?
- Ah, voilà ! He bien vous avez été efficace parce que cette carte, elle est arrivée à bon port. C’est sympa, ce que vous avez fait ; Merci, vraiment.
- Bah, quand on peut rendre service…
Sophie reprend sa course. Elle est bien plus troublée qu’elle ne l’a laissé paraître devant Henri. Quelle histoire, quand même, pense-t-elle. Maintenant en tout cas, une chose est claire, c’est que Françoise Lefrançois non seulement est vivante, mais en plus elle n’est pas loin d’ici. Et il se pourrait bien qu’elle ait de gros ennuis. Mais pour l’instant il vaut mieux ne pas parler de cette affaire au collège. Ça ferait trop de bruit peut être pour rien.
Une question pourtant demeure : Qu’est ce que c’est que ce U à la fin de la carte postale? « Merci à tous sauf U »
Pour Sophie, l’explication la plus évidente c’est qu’il s’agit d’un code discret. L’initiale d’un prénom ? Pourtant, au collège personne n’a un prénom commençant par cette lettre. A moins que quelqu’un ne se fasse pas appeler par son vrai prénom. Sophie se souvient d’une tante, dans son enfance, qui se faisait appeler Hélène parce que ses parents l’avaient affublée du prénom de Pénélope…
11
- Mais qu’est-ce qu’elle allait faire dans ce pays là-bas ?
- Ah ça, Madame Sacarini, moi aussi je me le suis dit. Bon je sais bien que c’est la mode. Que les jeunes quand ils ne vont pas passer les vacances à l’autre bout du …
- Ben moi, j’ai une voisine, sa belle fille, elle a fait toute une histoire parce qu’il fallait aller chez les beaux parents à la campagne pour les grandes vacances. Et avec ça qu’est ce que je vous mets ?
- Si c’est pas malheureux ! Un kilo de tomates pas trop mures. Mais vous savez, Madame Gomez, quand l’inspecteur de police m’a dit ça, j’ai tout de suite pensé que la voisine, la Lefrançois , quand elle allait au Népal toutes ces années, c’était pour des choses pas très catholiques.
- En plus que dans ces pays, le catholicisme, ils connaissent pas…
- Non mais je veux dire, il paraît que c’est là que c’est le centre pour le monde entier de la drogue. Qu’il y a plein de jeunes qui partent là bas pour fumer des cochonneries et après ils ne peuvent plus s’en passer. Et ils tombent dans la dr…
- Mon Dieu, Madame Crampon, dans quoi vous êtes tombée. Quand on pense…
- Oh mais je lui ai dit, moi, à l’inspecteur. Je lui ai dit : le Népal, c’est bien connu c’est le pays des hippies. Alors ne vous étonnez pas ! Ah, Il me faut de la farine aussi.
- De la blanche, hein, comme d’habitude ?
- Oui et aussi une boîte de pois chiches. Mais l’inspecteur il m’a dit qu’elle allait là bas pour son équilibre personnel !
Le rire des trois commères traverse le rideau de perles de bois et vient agresser les oreilles pendantes d’un aimable clébard qui se laissait délicieusement aller à uriner sur la vitrine de l’épicerie Sacarini.
- Son équilibre personnel ! Qu’est ce qu’il ne faut pas entendre !
- Moi, mon équilibre, avec un sac à provisions de chaque côté, je ne risque pas de le perdre.
- Mais non, Madame Gomez, on parle de l’équilibre intérieur. De se sentir bien dans sa peau. Il paraît que dans ces pays, ils sont spécialistes pour le yoga et toutes ces gymnastiques…
- Dites, vous me la donnez cette boîte de pois chiches.
- Oh pardon, Madame Crampon. On parle, on parle…
- Oui. Moi, pour mon équilibre, comme ils disent, j’ai mon journal de mots fléchés, mon petit Julien Lepers à 18h et des légumes frais pour la soupe. Et voilà tout.
- Ah ça, quand on a la santé. Moi, mon mari, chaque fois qu’on revient d’Espagne après les vacances, il me fait une grippe. Et il tousse, et il tousse. Le docteur il lui a dit que ça s’appelle le mal du pays. Vous pensez ! Il croit peut être que chez nous, à Valencia, il y a plus de maladies qu’en France.
- He bien moi, mon mari (s’il vous plait, vous le répéterez pas !), mon mari, comment dire, il me dit qu’il faut que je sois très gentille avec lui, quand on se couche, vous me comprenez, parce que c’est nécessaire pour son équilibre.
- Mon Dieu, Madame Sacarini, que je vous plains.
- Dites, Madame Crampon, c’est pas parce que vous êtes veuve… Mon mari il est pas plus mal qu’un autre. Et si ça lui fait l’équilibre…
- Combien je vous dois ?
- Attendez. 9.40, s’il vous plait. Et tiens, je vous mets un peu de persil. C’est ça qui va vous l’équilibrer, la soupe !
Ayant payé, Bernadette Crampon sort vivement de l’épicerie assez vexée par ce qu’elle soupçonne être une moquerie de la part de l’opulente Madame Sacarini et de cette bêtasse de Madame Gomez.
Du coup elle n’a pas osé leur demander si elles savaient ce que c’est qu’un « asham », ou « arsham », elle ne se rappelle plus très bien. Julien Lepers, lui, il le sait sûrement.
12
Bernadette quitte son fauteuil, va vers la télé et appuie sur le bouton « Off ». Elle n’a jamais pu se faire à la télécommande. Vraiment, le programme associant documentaires et débats sur les camps de concentration, non. Très peu pour elle. Une fois pour toutes elle a décidé de tourner la page. A quoi ça sert de remuer le passé ?
Lorsqu’ils sont venus arrêter sa mère, en Mars 43, Bernadette avait tout juste dix ans. C’était un jeudi, elle se rappelle bien. Elle venait de rentrer du catéchisme et avait trouvé sa mère en conversation avec un homme qui semblait très tendu et inquiet. Et puis tout à coup, le crissement de freins dans la rue, les pas qui montent l’escalier en courant, les coups dans la porte.
Bernadette a juste eu le temps de se glisser sous le divan comme on le lui avait montré. Ils les ont emmenés, l’homme et sa mère. Et Bernadette n’a plus jamais revu celle qu’elle appelait Maminou. Lorsqu’elle s’est réveillée, quelques heures plus tard, il faisait nuit. Et elle a compris qu’il ne fallait pas rester là sous peine d’être prise elle aussi. Alors, elle a mis sa pèlerine, elle est descendue tout doucement et elle a cherché où se cacher.
Au bout de la rue, sur la place Jeanne d’Arc, il y avait un restaurant. Un de ces restaurants comme on en trouvait encore dans les petites villes, avec une cour sur le côté et des tables le long de la façade. Au fond de la cour, on apercevait un appentis adossé aux cuisines. En fait c’était plutôt une sorte de débarras rempli de vieux cageots et de dames jeanne qu’on n’utilisait plus. C’est là que Bernadette a passé la semaine suivante, jusqu’à ce que la femme de ménage la trouve et la confie à des bonnes sœurs. Elle s’était aménagé un petit coin dans le fond, derrière des caisses de bouteilles de bière et avait même déniché deux sacs de toile de jute qui lui faisaient une petite protection contre le froid du sol.
La bonne idée, c’était de s’être réfugiée tout contre un restaurant. Le soir, après la fermeture, Bernadette se glissait hors de sa cachette et…
Un restaurant… mais… et si… mais la voilà la solution ! La Lefrançois , c’est dans un restaurant qu’elle se cache. Le seul endroit où il y a de quoi se nourrir sans que personne ne s’en aperçoive. Le seul endroit où suffisamment de gens vont et viennent pour qu’on ne prête pas attention à une inconnue. Ou peut être même… mais oui, elle a trouvé… Françoise Lefrançois a des complices dans un restaurant. Plus elle y pense et plus Bernadette est sûre de ne pas se tromper. Une petite voix lui dit qu’elle est sur la bonne piste.
Sur la petite table du téléphone il y a l’annuaire du département.
V… Va… Vernon. Restaurants. Chez Hortense. Non. La crèpe rieuse. Non. La…
Bernadette pousse un petit cri. Parfums d’Asie. Avenue de Rouen. Au bord de la Seine. C ’est là. Ça ne peut être que là. Bernadette en est convaincue. C’est dans un restaurant asiatique que se cache la voisine disparue.
Un grand soulagement, mais aussi une grande fatigue, s’abattent sur Bernadette Crampon. Enfin on va savoir. Enfin, toute la tension accumulée depuis des semaines va pouvoir se décharger.
Et puis elle se ressaisit. Tant pis pour le reste de lapin qu’elle devait se réchauffer pour le dîner. La chose est trop importante. Elle enfile son manteau, enfourne dans son sac à main une lampe électrique. Et un couteau de la cuisine, on ne sait jamais. Et la voilà partie pour l’avenue de Rouen.
Il est 21h. Les rues sont peu éclairées mais Bernadette avance d’un bon pas. Il y a longtemps qu’elle ne s’est pas sentie aussi ferme sur ses jambes. Elle ne se demande même pas ce qu’elle va faire si elle trouve Françoise Lefrançois. Dans sa tête une phrase se répète: le destin est en marche. Le destin est en marche.
Et voici là-bas les lumières du restaurant. Sur la façade, deux lampes rouges en forme de tête de buffle se balancent. A l’intérieur on entend un brouhaha de voix joyeuses. Bernadette Crampon approche. Lentement elle appuie sur le bec de cane de la porte et la pousse fermement. La salle du restaurant, pourtant pleine de monde, est dans l’obscurité la plus totale. Quelqu’un s’époumone : chut, chut, et d’autres répètent chut, chut. Bernadette retient son souffle. Et alors une lumière arrive de la cuisine. Un énorme gâteau couvert de bougies déclenche les applaudissements et les cris de l’assistance. Une trentaine d’asiatiques de tous âges rient et s’embrassent devant les yeux médusés de Bernadette. Ce soir on fête le Tet, le nouvel an. Des cadeaux sortent de sous les tables et on déballe qui un foulard, qui un bonnet, qui une poupée. Tous les cadeaux sont rouges, la couleur du bonheur. Et la décoration du restaurant est rouge aussi.
Immobile, son sac à main serré contre sa poitrine, Bernadette est tétanisée. Personne n’a remarqué sa présence, mais elle, par contre, a bien vu qu’il n’y a là que des Chinois. Et peu importe pour elle que ce soient des Tibétains, des Népalais ou des Vietnamiens. Si Françoise Lefrançois s’était trouvé des complices dans ce restaurant, elle serait au milieu d’eux. Bernadette est déçue. Très déçue. Tout doucement elle recule vers la porte. Elle bouscule en passant un des lampions rouges, bredouille « pardon » et s’enfonce dans la nuit noire.
Non, Bernadette va passer une nuit blanche.
13
Depuis la conversation avec le serveur du café-auberge, ça tourne dans la tête de Sophie.
Il n’y a pas de doute, ce U ce ne peut être que l’initiale d’un prénom.
Et cette tante Hélène qui s’appelait en fait Pénélope ! Vraiment on se demande ce qui passe parfois dans la tête des parents. Pénélope ! Et pourquoi pas Andromaque ou Iphigénie, pendant qu’on y est.
Maintenant ce n’est plus l’antiquité mais les séries télévisées qui représentent le trésor où puisent les parents au moment d’affubler leur héritier d’une estampille qui devra dépasser les modes. Ou alors les stars du moment. Combien de Loanna et de Nolwen vont user leurs djeans sur les bancs de l’Education Nationale dans quelques années …
Enfin la mythologie et l’antiquité c’était quand même bien gratiné aussi.
- Bonjour je vous présente ma fiancée, elle s’appelle Clytemnestre
- Enchanté, moi c’est Ulysse
Les pensées de Sophie s’arrêtent brusquement. Ulysse. En voilà un de prénom qui commence par U. Il faudra regarder dans un agenda, à la liste des fêtes à souhaiter, combien de « u quelque chose » on trouve.
Sophie est assise dans la salle des professeurs. Elle a une heure de « trou » dans son emploi du temps et en a profité pour venir se préparer un thé-citron. Elle a toujours un citron dans un sac de plastique glissé dans ses affaires.
Des prénoms commençant par U, bon sang, il ne doit pas y en avoir des masses.
Toute à ses cogitations, Sophie n’a pas entendu la porte s’ouvrir délicatement. Rémi Chemin est entré. Lorsque celui-ci toussote juste derrière elle, elle se retourne en poussant un petit cri.
- Je vous ai fait peur ? Vraiment j’en suis désolé.
- Non, non, rétorque Sophie contre toute évidence.
Au sourire faussement contrit de Rémi répond celui, plus mutin de Sophie. Marivaux n’est pas loin. Chacun attend que l’autre reprenne la parole, espérant poursuivre ce moment de tête à tête fortuit.
- Vous savez, inspecteur…
Le sourire de Rémi se prolonge d’un haussement de sourcils interrogateur.
- Pour la carte postale que Françoise nous a envoyée, il me semble que ce U, à la fin, ça doit être le nom de quelqu’un.
C’est stupide ce que je dis là, pense Sophie. C’est d’une banalité affligeante. Qu’est ce qu’il va penser de moi ? Et au moment où cette idée traverse son esprit, elle réalise ce qui est en train de se passer. Une scène de séduction. Ça ne peut pas s’appeler autrement. Heureusement Rémi Chemin interrompt les pensées perturbantes de Sophie.
- Je suis arrivé moi aussi à la même conclusion. Quelqu’un ici porte un prénom commençant par cette lettre. Malheureusement, j’ai eu beau lire et relire la liste du personnel. Pas le moindre U à l’horizon. Et après vérification auprès de votre Directeur, heu Principal, aucun nom ne manque dans la liste qu’il m’a remise.
- Ah. Et si on regardait sur Internet ? vous savez, sur le site Internet de l’Académie on trouve plein de …
- L’ordinateur, là, il est connecté à Internet ?
- Bien sûr, c’est celui que les professeurs…
- He bien, regardons.
Un observateur extérieur qui pourrait apercevoir les deux personnages assis côté à côte devant l’écran, jurerait qu’il s’agit d’un couple en train de s’amuser avec un plaisir évident.
- Académie de Versailles. Liste des établissements. On clique. Secondaire. On clique. Collèges. On clique.
Rémi sent qu’un gros poisson approche de ses filets. Sophie, quant à elle, est aussi émue par la chasse improvisée qui se joue que par la proximité du bel inspecteur.
- Voilà. Collège Sully. Ah !
C’est Sophie qui a crié la première. Rémi, lui, a émis un sifflement.
Ulysse. Sophie en avait eu le pressentiment confus. Ulysse, voilà le prénom cherché.
Le bougre se fait appeler par son deuxième prénom. Mais pour l’administration, c’est clair, son vrai prénom c’est Ulysse.
Rémi Chemin se lève brusquement et dépose un baiser sonore sur la tête de Sophie qui ne sait si elle doit fondre ou se crisper.
- Je crois que je vais avoir une conversation instructive avec monsieur Ulysse Bien, Principal de Collège.
Sophie n’avait jamais pensé voir un jour un policier en fonction esquisser un pas de danse.
14
Bernadette a pris le train de 8h 53. Dans quelques minutes elle sera à Mantes la Jolie et là, direction le Commissariat de police.
Il va l’entendre ce bellâtre de Remi Chemin. Ah c’est facile de faire le joli cœur et de se moquer en douce des personnes d’un âge respectable, mais quant à mener un enquête avec sérieux et efficacité, là, plus personne. Il n’y a plus personne.
Parce que quand même, ça fait déjà combien de mois que ça dure cette plaisanterie ? Plus de quatre mois au moins. Et on ne me dira pas qu’il n’est pas possible de retrouver un professeur de nos jours en France. Parce qu’on n’est pas chez les zoulous du Népal ici, on est dans un pays civilisé et la police, si on la paie (ah, ça, pour les impôts, on n’a pas à attendre, ils y pensent !), enfin, si on la paie la police, c’est quand même bien pour qu’elle serve à quelque chose.
Bernadette froisse nerveusement son sac à main dont la longue lanière enserre son cou puis son épaule gauche. Chacune des pensées qui embrasent son esprit est ponctuée d’un hochement de tête énergique qui ôterait à quiconque l’envie de répliquer.
Ah, il ne sait pas à qui il a affaire ce petit Chemin !
En sortant de la gare Bernadette se surprend à fredonner « …qui sent la noise-etteu.. »
Eh bien ça va sentir le roussi, surtout, corrige-t-elle immédiatement.
Lorsqu’on entre dans un commissariat de police, la première chose qu’on remarque c’est qu’on est dans un monde masculin. Rien dans l’organisation des lieux, dans la décoration (si ce mot peut ici être utilisé) dans la sonorité des lieux et même leur odeur ne peut laisser imaginer une présence féminine. Bernadette se trouve face à quatre gaillards en chemise bleue, le gobelet de café à la main, l’autre tentant de dissimuler maladroitement une cigarette clandestine. Avant même que l’un d’entre eux se soit enquis des raisons de l’apparition de la dame Crampon, celle-ci ouvre les hostilités :
- Bonjour, je suis Bernadette Crampon. Il est là, l’inspecteur Chemin ?
La forme de l’interpellation laisse bien entendre aux quatre policiers que leur interlocutrice n’est pas venue prendre le thé. Le plus jeune, peut être le plus impressionnable, s’approche.
- C’est à quel sujet ?
- Je viens de vous dire que je veux voir Monsieur Chemin. Il est là ?
- Ah il est à l’extérieur ce matin. Je peux vous être utile ?
Le jeune policier incline la tête sur le côté avec un air engageant. Les autres évitent de se regarder entre eux pour ne pas éclater de rire.
- Eh bien, bredouille Bernadette, c’est au sujet de la disparition de ma voisine, un profess…
- Mais, bien sûr, reprend le policier. Vous êtes Madame Piton. Il nous a beaucoup parlé de vous.
- Crampon, Monsieur. Crampon.
Un grognement porcin s’échappe alors du nez d’un des agents et Bernadette voit un dos secoué de tremblements se précipiter vers une porte latérale et disparaître.
Le jeune policier serre violemment les lèvres. Dans les plis de son front apparaissent des gouttes de transpiration.
- Notre collègue Rémi Chemin sera très déçu d’avoir manqué votre visite. Est-ce qu’il y a un message à lui transmettre ?
Bernadette s’est ressaisie. Elle ne repartira pas sans avoir déversé au moins une partie de ce qu’elle a sur le cœur ;
- Vous lui direz que je ne le félicite pas pour son travail…
Là, les policiers changent de visage.
- …Avoir tous les éléments en main comme il les a. Et grâce à qui ? Je vous le demande ? Enfin, passons. Avoir tous les éléments en main et ne pas être capable de mener à bien une affaire qu’une pauvre veuve comme moi résoudrait. Il n’y a pas de quoi être fier. Alors vous lui direz que je m’en occupe, moi, de retrouver cette jeune femme. Et ça ne va pas traîner. Si la police ne fait pas son travail. Alors c’est notre devoir de citoyens de nous y mettre. Sachez, Messieurs, que Crampon je suis, et Crampon tient bon !
Pas mécontente de sa sortie, Bernadette s’éloigne du Commissariat à grands pas.
Toute dans ses pensées véhémentes, elle bouscule un gamin qui traînait par là et poursuit sa route en annonçant à haute voix :
- Et maintenant, au collège !
Dans son dos le gamin, un doigt pointé vers le front, fait le geste de dévisser.
15
Il y a déjà des bourgeons tout verts sur les arbres, et ce dimanche matin annonce une journée plus que printanière. Tout le long de la Seine , Sophie ne croise que des personnes venues comme elle se faire un peu de bien en baskets. Excepté quand même les inévitables promeneurs de chiens accomplissant l’œil vide leur devoir bi-quotidien.
Des deux côtés du fleuve, on aperçoit de ci de là des formes effectuant quelques mouvements d’assouplissement ou courant les coudes au corps et le walkman aux oreilles.
Autant de femmes que d’hommes, ce matin. La société évolue. Et un éventail d’âges assez ouvert.
Sophie ne déteste pas de croiser quelques mâles soucieux de leur silhouette (si seulement Thierry…). Il y a toujours une certaine complicité entre ceux qui se sont privés de la grasse matinée dont tant d’autres rêvent toute la semaine. Elle en connaît quelques uns de vue. Le grand blond, là avec un bandeau pour maintenir des cheveux qui lui tombent sur les épaules. Et puis les deux types (sans doute un couple gay) habillés toujours de façon parfaitement identique et qui arborent l’un comme l’autre des pectoraux extrêmement travaillés de toute évidence au cours de longues séances en salle spécialisée.
Là bas devant, cette forme souple qui effectue des mouvements d’étirement en se tenant à un arbre, Sophie la connaît. Enfin, il lui semble…
- Non !
Sophie vient de mettre un nom sur l’homme en jogging vert pâle qui est encore à 150 mètres d’elle. Elle ralentit sans y penser puis se met à marcher en répétant :
- Ce n’est pas possible…
Mais si, c’est possible. Le bâton de pâte d’amande appuyé à l’arbre, c’est bien Rémi Chemin.
Un Rémi Chemin essoufflé et à la face légèrement congestionnée.
Sophie ne peut pas s’empêcher de penser que vraiment il est pas mal, ce type. Continuant à marcher, elle approche de plus en plus de celui qui a troublé plus d’un de ses rêves nocturnes.
Il va la reconnaître, c’est sûr. Et alors, qu’est ce qu’elle va faire ? Lui demander s’il habite près de là ? Ce serait gonflé. Passer en faisant semblant de ne pas le voir ? Un peu gros. Il risque de l’interpeler et alors ça n’aurait servi à rien.
Et si elle le laissait prendre l’initiative ? Après tout, faire le premier pas c’est le rôle des hommes traditionnellement, non ? « Traditionnellement » se répète Sophie tout en parcourant les derniers mètres qui la séparent de la pomme et du serpent. Mais à ce moment, Rémi jette un coup d’œil à son bracelet-montre (un modèle très gros et très viril) et reprend sa course en petites foulées sans même avoir croisé le regard de Sophie.
Un instant de déception très cruelle. Sophie s’est arrêtée et regarde s’éloigner la silhouette vert tendre… A son tour, elle s’approche de l’arbre où s’appuyait tout à l’heure Rémi. Comme un rendez vous manqué. De la main elle effleure l’écorce rugueuse et soudain s’immobilise.
Là, sous sa main, deux initiales sont gravées. Un geste un peu bête, un peu trop convenu. Mais à 17 ans, si on joue les affranchis en public ça n’empêche pas le romantisme le plus sucré lorsqu’on n’est plus qu’en tête à tête. Sur l’écorce on peut encore lire S + T. Thierry avait un couteau suisse avec des quantités de lames inutiles et Sophie l’avait regardé faire avec émotion.
Tournant le dos à son rêve, Sophie reprend le chemin (le Chemin !) de la maison. Thierry c’est la sécurité, la solidité. Thierry c’est la gentillesse maladroite et l’adoration pour leurs enfants. Thierry c’est une épaule sur laquelle on peut s’appuyer. Et ça vaut bien plus que les tablettes de chocolat qui courent le long de la Seine et ne s’arrêtent pas.
16
En arrivant devant le collège Bernadette a un moment d’hésitation. Ne risque-t-elle pas d’aller trop loin et de se mettre en difficulté vis-à-vis de la police ? D’ailleurs comment entrer dans ce lieu cerné de murs et de grilles ? Et puis lui revient en mémoire la façon pour le moins cavalière dont elle a été traitée au commissariat ainsi que le ton très désagréable de Rémi Chemin lors de leur dernière rencontre. Cela suffit à faire remonter le soufflé de sa colère bien au dessus du rebord du moule et la voici qui s’approche avec détermination d’un groupe d’adolescents appuyés contre la grille du parking.
- Ils viennent tes vieux à la réunion sur l’orientation ?
- Ch’sais pas. Ma mère, elle a dit qu’elle savait pas à quelle heure elle sortait du travail.
- Moi, c’est mon frère qui va venir, parce que à 17h, y a que lui à la maison.
Ces quelques mots suffisent à Bernadette, qui décidément est chanceuse, pour comprendre
1) qu’il y a une réunion au collège où les parents sont invités ;
2) que ça se passe à 17h ;
3) qu’elle n’a donc plus qu’à attendre pour s’infiltrer anonymement dans l’établissement.
Elle fait donc mine de passer là sans intention particulière, tourne en direction de la route nationale et s’éloigne dans Rosny. Elle trouvera bien quelque part une boutique où acheter un paquet de madeleines et une bouteille d’eau pour tenir jusqu’à l’heure de passer à l’action.
16h 50. Bernadette prend son air le plus innocent pour franchir la grille d’entrée du collège. Elle salue d’un sourire très « Madame de Fontenay » le jeune homme Nord-africain qui est posté là et qui indique aux arrivant vers quelle salle se diriger. Et la voici dans la place. Reste à se faire entendre de ces professeurs qui, manifestement, se soucient peu de la disparition de leur collègue. Certes son visage ne laisse rien paraître de particulier, mais pour un observateur attentif, la crispation de sa main gauche sur la courroie de son sac à main indiquerait certainement que la dame véhicule une belle anxiété.
Au fond du hall, on descend quelques marches pour entrer dans ce qui semble être un réfectoire. Bernadette, qui a passé une partie de son adolescence dans un internat, trouve que, vraiment, les enfants d’aujourd’hui ont bien de la chance.
Des chaises ont été installées comme pour une conférence et une bonne cinquantaine de personnes sont assises là et bavardent à voix basse. Le lieu ramène ces adultes aux règles qui leur ont été inculquées du temps de leur scolarité. Bernadette s’installe au bout d’une rangée à mi-chemin entre les cinq ou six professeurs qui font face à l’assistance et le fond de la salle.
Arrive alors un personnage qui semble avoir une certaine importance puisqu’on s’écarte pour le laisser approcher et qu’il tient à la main un dossier dont plusieurs feuilles mal rangées débordent d’une façon que Bernadette ne peut que réprouver mentalement. Si c’est ça l’exemple qu’on donne aux enfants…
L’homme (le directeur, pense Bernadette) toussote, tousse une deuxième fois un peu plus fort pour essayer d’obtenir le silence de la part des professeurs (tiens, la discipline ça ne concerne que les enfants, note la Crampon …) puis commence un petit discours.
Remerciements. Satisfaction de voir le nombre important de parents qui se sont déplacés. Rappel de l’importance primordiale d’une bonne réflexion sur l’orientation pour les élèves de 3ème. Présentation des différents professeurs présents et de la Conseillère d’Education.
Un silence. Il ouvre son dossier. Et c’est alors qu’une voix se fait entendre. La voix d’une femme d’un âge certain. Une voix qui dès les premiers mots a une assurance telle que tout le monde en est saisi.
- Je m’étonne, Monsieur le directeur (sourire discret chez les professeurs) qu’une de vos professeurs ne soit pas présente ce soir. Je veux parler de Madame Lefrançois (les professeurs ne sourient plus). Serait-elle malade ? Il semble que ses cours ne soient pas assurés depuis de nombreuses semaines. Pouvez-vous nous en donner la raison ?
Chuchotements du côté des parents d’élèves. Les enseignants se regardent interrogativement. Leur chef (en tout cas c’est comme ça que Bernadette voit les choses) cherche du secours dans les yeux de la Conseillère Principale d’Education, puis dans ses papiers et enfin dans le redressement nerveux de son nœud de cravate. Et la voix reprend.
- Ne vous fatiguez pas à inventer des mensonges, Monsieur. Il faut que tous les parents qui sont là sachent la vérité…
Un ou deux professeurs tentent d’intervenir mais Bernadette poursuit, ignorant toute tentative d’interruption.
-… Madame Lefrançois, Mesdames et Messieurs, a disparu depuis la rentrée scolaire. Et elle se cache. Elle se cache parce qu’elle a peur. Elle se cache parce qu’un noir est venu chez elle pour égorger un pigeon avec une lime à ongle et lui a ordonné de disparaître. Elle se cache et aucun de ses collègues n’a essayé de la retrouver. Ah, elle est belle la solidarité ! Ça, pour réclamer et pour faire des grèves, ils sont forts, c’est sûr ! Mais si une femme a besoin du soutien des autres enseignants, alors là, zéro. Zéro pointé. C’est une honte ! Je vous le dis. Et le guru qui tourmente Madame Lefrançois, vous méritez qu’il vous plante des aiguilles à vous aussi. Je le sais, ils ont des statues et ils piquent ceux à qui ils veulent faire du…
La fin de l’intervention de la petite dame aux grosses lunettes et au sac en bandoulière se perd dans les couloirs où deux garçons (des surveillants sans doute) entraînent Bernadette d’une poigne ferme. De loin on l’entend encore vociférer :
- Honte sur vous professeurs indignes. Vos élèves vous jugeront sans pitié. Lâches, lâches !...
Là bas, dans le réfectoire, progressivement les parents d’élèves se rassoient sur leur chaise dans un brouhaha où se mêlent l’incompréhension, l’amusement et l’indignation.
Pourtant demain, dans la salle des professeurs, c’est un tout autre concert d’exclamations qu’on entendra…
17
Rémi Chemin perçoit tout de suite que quelque chose n’est pas comme d’habitude alors qu’il gare sa voiture devant le collège. Un groupe d’élève est massé le long du portail d’entrée et une certaine agitation s’en dégage. Plusieurs sont collés aux grilles fermées et tentent de voir ce qui se passe à l’intérieur de la cour. Lorsque l’inspecteur s’approche on s’écarte et un presque silence se fait. Plus loin, devant la partie de l’établissement où se trouvent les bureaux, une ambulance est stationnée. Rémi accélère le pas et arrive auprès du véhicule au moment où deux brancardiers hissent une civière sur laquelle un corps est allongé, relié à une perfusion. La conseillère principale d’éducation est là, en proie à une vive agitation qui contraste avec son flegme habituel.
- Ah, inspecteur vous arrivez mal, ou bien, je ne sais pas…
- Que se passe--t-il ?
- C’est notre Principal, il vient de faire une attaque !
Rémi Chemin change de couleur. Sans prendre le temps de s’inquiéter de l’état de santé de Monsieur Bien, il pense immédiatement à son enquête. Lui qui venait interroger ce U dissimulé, voilà qui n’arrange pas les affaires. Et puis se reprenant, il s’enquiert :
- C’est sérieux ?
- Je savais que Monsieur Blin avait déjà eu des problèmes cardiaques, mais il semblait aller bien, un peu nerveux, un peu stressé peut être…mais à cette période de l’année scolaire…
Rémi comprend que sa présence n’est pas très utile ni très souhaitée dans les circonstances et s’apprête à s’éloigner lorsqu’une sonnerie se fait entendre. C’est la reprise des cours.
- Vous m’excusez, Inspecteur, je dois m’occuper des classes, et des professeurs aussi…
- Je comprends.
En retournant à sa voiture Rémi Chemin pense : un pas en avant, un pas en arrière, décidément la chance n’est pas avec moi.
18
Professeurs sans cœur ! Où est votre collègue ?
Enseignants fainéants ! Cherchez la disparue !
Votre lâcheté fait honte à vos élèves !
Ces lettres s’étalent largement sur le mur d’entrée du Collège. A la peinture noire. On a dû utiliser un pinceau plat et large et la main qui le tenait n’était certainement pas habituée à taguer des murs. De longues coulées tracent jusqu’au sol de nombreuses verticales.
A cette heure matinale, les rares voitures qui empruntent la Nationale 13, ne prêtent guère attention au paysage. Et puis progressivement arrivent quelques élèves, déposés par leurs parents. Et eux restent ébahis devant les inscriptions qui décorent leur collège. On s’interpelle, on s’attroupe, on commente.
A huit heures, une voiture avance lentement vers le portail donnant accès au parking des professeurs. Plus elle approche, plus elle ralentit. Le portail s’ouvre, la voiture pénètre.
Les élèves se sont écartés et attendent les réactions de leur professeur.
Une autre voiture, puis une autre encore arrive. Les enseignants, chaque fois selon le même scénario, en descendent puis viennent contempler les graffitis qui les accusent.
Le malaise est épais. Perceptible. Même de loin. Même de l’autre côté de la route où se tient, seule, droite, avec son sac à main en bandoulière, une femme âgée que personne n’a remarquée.
Sa main droite est curieusement tâchée de noir.
19
Il est 20h 50. Bourvil vient de lancer son « Oh ben non, alors ! Elle va marcher moins bien forcément !» et Bernadette, qui revoit ce film pour la énième fois, ne peut réprimer un petit gloussement mi-rire mi-plaisir. Sans s’en rendre compte, la vieille dame sourit.
Près d’elle, sur une des petites tables gigognes, fume une tasse de « Saveur du soir ». Posée sur la soucoupe, la boîte de sucrettes attend son heure. Le bougeoir de cuivre surmonté d’un abat jour rose éclaire délicatement le dessus de la télévision et la photo en noir et blanc de feu Albert Crampon ex-aide comptable chez Jacob Delafon. Tout est en place pour une soirée bien douce.
Mais voici que Bernadette tend l’oreille. Un bruit inhabituel à cette heure vient de se faire entendre au dessus de sa tête. Elle se lève brusquement et coupe le son. Silence. Silence à l’étage supérieur également. Son imagination lui jouerait-elle des tours ? Il lui avait bien semblé… Et au moment où Bernadette s’apprête à redonner la parole à son acteur fétiche, voici que ça recommence. Un bruit rapidement répété deux ou trois fois. Comme si quelqu’un secouait une porte.
Or il n’y a que deux appartements par étage dans cet immeuble. En ce qui concerne l’étage au dessus, l’un d’eux est occupé par un couple de retraités polonais actuellement en vacances dans leur pays d’origine, et l’autre… l’autre, c’est celui de Françoise Lefrançois !
« Seigneur ! » souffle Bernadette.
Mais elle n’ose bouger. Retenant sa respiration, la main posée sur le cœur, la bouche entrouverte, elle pourrait poser pour une allégorie de l’attention.
Un grincement. Celui d’une poignée de porte. Bernadette en est certaine. C’est une poignée de laiton comme celle de son propre appartement. Tous les appartements ont le même équipement, il n’y a pas à se tromper. Pas de doute, quelqu’un essaie de pénétrer chez Madame Lefrançois.
A cette heure !
Ce ne peut pas être la locataire habituelle qui serait revenue. Elle serait entrée directement sans avoir à secouer la porte. La police ? Elle ne viendrait pas le soir. Une seule explication : quelqu’un en veut à l’appartement Lefrançois, et ce quelqu’un veut faire son coup en douce.
Bernadette est partagée entre la peur et le désir d’intervenir. Sans compter la curiosité, mais ça, elle n’en est pas consciente. Lentement elle se lève de son fauteuil, repousse très délicatement la petite table qui est sur son passage, et s’approche à pas feutrés de la porte palière. Un coup d’œil à travers le judas qui permet de ne pas ouvrir à n’importe qui. Rien. Noir complet. L’escalier est dans l’obscurité la plus totale. Bernadette tourne tout doucement la poignée. Son cœur bat si fort qu’elle en entend les coups dans sa poitrine. Au moment d’entrebâiller la porte, elle se ravise et vite éteint la lampe de l’entrée afin qu’aucune lumière ne la trahisse. Puis elle tire lentement le battant vers elle. A l’étage au dessus, le glissement d’un pas hésitant se fait entendre. Quelqu’un cherche son chemin dans l’obscurité.
Alors dans un élan qui ne laisse la place à aucune réflexion, Bernadette sort sur le palier et appuie sur la minuterie.
Deux cris se font entendre simultanément.
20
A quelques marches au dessus de Bernadette se tient une femme entre deux âges. D’une main elle s’appuie au mur, de l’autre elle tient contre elle un de ces sacs à main en forme de sac à dos très à la mode.
Les deux femmes se regardent en silence. Les yeux de Bernadette fusillent l’inconnue sans ciller. L’autre porte soudain une main à sa bouche et s’écrie « Nadoune ! »
Personne n’a plus appelé Bernadette Crampon par ce surnom affectueux depuis bientôt quarante ans. Depuis le jour où, pour se marier, elle a quitté la famille dans laquelle elle « servait », comme on disait à l’époque, une famille dont le rayon de soleil était la petite Agathe. C’est cette petite fille alors âgée de 5 ans qui avait baptisé ainsi celle qui lui donnait bien plus de temps, d’attention et d’amour que sa propre mère. Nadoune, c’était le petit mot charmant que la petite Agathe avait inventé pour nommer la Bernadette avec qui elle aimait tant jouer.
Le visage de la vieille femme change d’expression, passant de la sévérité à la surprise, à l’incrédulité puis à l’émotion. Et c’est d’une voix faible qu’elle laisse échapper :
- Agathe ! c’est toi ?
- Nadoune, mais qu’est ce que tu fais là ?
- C’est plutôt à moi de te le demander. Qu’est ce que tu viens faire dans cette maison à une heure pareille ?
- Oh Nadoune, je sens que tu vas encore me gronder. Il faut que je t’explique. Mais…tu habites ici ?
- Mais oui. Quelle histoire. Si je m’attendais… Entre, entre chez moi que nous puissions parler.
Une fois la porte refermée, et après à peine une seconde d’hésitation, Agathe, qui a vraiment eu peur, se jette au cou de Bernadette. Celle-ci, très émue et peu habituée à de telles effusions se dégage, essuie discrètement une larme et fait entrer Agathe plus avant dans l’appartement.
- Mon Dieu, Agathe, laisse-moi te regarder. Tu as toujours tes yeux moqueurs et ces boucles qui me donnaient tant de peine à coiffer.
- Mais toi, Nadoune, je t’ai reconnue tout de suite. C’est incroyable ! la dernière fois où je t’ai vue, c’était à la sortie du Lycée ; Tu étais venue m’apporter un gâteau pour mon anniversaire…
- Et tu étais tellement gênée, devant tes copains ! mais dis-moi, qu’est ce qui t’amène dans cet immeuble ? Tu habites près d’ici ?
- Non, mais je travaille pas très loin. Je suis au Collège de Rosny et…
- Au collège de Rosny !
- Oui. Et figure-toi qu’un de nos professeurs…
Bernadette interrompt le récit
- Je sais. Madame Lefrançois. Elle habite juste au dessus. Et elle a disparu.
- Tu la connais ! Mais alors, tu sais où elle est ?
- Ah ça non ! mais je ne vais pas tarder à le savoir parce que ce n’est pas avec ce petit Rémi Chemin que la police a chargé de cette histoire que les choses vont avancer. Et quant aux collègues de votre collège, manifestement Madame Lefrançois n’a pas intérêt à compter sur eux ! une bande d’égoïstes !
- Ben justement, figure-toi que quelqu’un est venu écrire des choses de ce genre en grosses lettres sur le mur du collège et …
- Oui, ça faisait un très bel effet.
Bernadette ne peut empêcher un léger sourire de petite fille d’effleurer son visage ridé.
- Tu es au courant !?
- Si tu veux tout savoir, j’ai eu un mal de chien à faire partir cette sacrée peinture noire de mes mains.
- C’est toi qui as écrit ces horreurs !
- Ah je t’en prie. Ne commence pas à me faire la leçon. Parce que des gamines dans ton genre…
- Mais Nadoune, qu’est ce qui t’a pris de te mêler de cette affaire ?
- Eh bien lorsque j’ai vu que ce petit inspecteur ne faisait rien de bon, j’ai décidé de prendre les choses en main. Bon sang, on ne laisse pas une femme disparaître comme ça, sans laisser d’adresse et sans plus donner signe de vie.
- Tu sais, elle était plutôt étrange cette Françoise Lefrançois.
- Oui ? parle-moi d’elle.
- Nous avons travaillé dans le même collège il y a quelques années et, ne te fâche pas, je ne l’ai pas vraiment appréciée. Une drôle de fille qui sous ses airs de professionnelle stricte cachait une fieffée intrigante. Je la trouvais sympathique au début, mais elle m’a vraiment déçue.
- Raconte-moi ça.
- Nadoune, tu me promets de ne rien répéter à personne ! je ne l’ai jamais dit à qui que ce soit. Eh bien, un jour, dans la salle des professeurs, mes yeux sont tombés sur une carte postale qu’elle commençait à écrire et j’ai été suffoquée… les premières lignes disaient « John, mon chéri ». John, c’est le prénom de mon mari. Il travaille dans le commerce et fait de fréquents séjours en Angleterre. Et tu devines où cette saleté de Françoise passait toutes ses vacances… !
- Ma chérie (cette fois Bernadette rit vraiment), il est noir ton mari ?
- Non, mais…
Bernadette et Agathe sont maintenant assises tout près l’une de l’autre sur le canapé du salon. Elles en viennent à se couper la parole, à parler en même temps, pressées qu’elles sont de dénouer les fils d’une intrigue qui est pleine de faux-semblants et à renouer les fils d’une relation qui s’était interrompue quelques dizaines d’années auparavant.
Elles ont tant à se dire, tant à expliquer que l’heure ne compte plus. Et lorsque la pendulette sur le buffet sonne douze coups, les deux femmes sursautent comme prises en faute.
Les pantoufles de Bernadette ne sont pas de vair et le carrosse d’Agathe ne risque pas de se transformer en citrouille, mais il leur faut se quitter sans tarder. Après un échange de numéros de téléphone Bernadette reconduit Agathe jusque sur le palier et la regarde descendre, se penchant sur la rampe, à la fois heureuse, émue et tendrement inquiète. Des sentiments qu’elle n’avait plus éprouvés depuis longtemps.
21
Les bords de Seine sont bien déserts ce soir. Certes il fait encore très frais dès la tombée de la nuit, mais si on laisse passer le printemps en restant enfermé, quel dommage.
Il la tient par l’épaule et elle s’est légèrement appuyée contre lui tout en marchant. Quelque part il doit y avoir une glycine en fleurs car on respire un air sucré qui invite à la tendresse.
Sophie a eu un peu de mal à convaincre son mari de faire ce bout de promenade mais il a fini par se laisser convaincre et les voilà qui avancent doucement le long du sentier éclairé de loin en loin par quelques maisons isolées.
Thierry, qui est un passionné de littérature se laisse émouvoir par la douceur du soir en se met à réciter :
« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.
Un beau soir, foin des bocks et de la limonade…
Sophie écoute ravie. Elle sait que lorsque son mari commence à dire des poèmes c’est qu’il se sent particulièrement bien. Et c’est toujours ce qui lui fait le plus de bien à elle aussi.
Une péniche passe. Presque silencieusement.
L’air est parfois si doux qu’on ferme la paupière…
Sophie aussi ferme un instant les yeux. Elle voudrait que cet instant ne finisse jamais.
Et comme elle vous trouve immensément naïf…
Les voici qui approchent de l’arbre auprès duquel, il y a quelque jours, stationnait Rémi Chemin. Sophie ralentit le pas insensiblement. Thierry la laisse faire. Sans doute a-t-il reconnu le tilleul sur lequel… le tilleul sous lequel…
Les tilleuls sentent bon dans les beaux soirs de Juin
Thierry reprend ce vers de Rimbaud en souriant dans l’ombre. Sophie passe la main sur l’inscription. Leur inscription. Puis pose ses doigts sur les lèvres de son mari. Non pour le faire taire mais pour sentir le souffle chaud de sa bouche.
Silence.
Ils s’embrassent.
Puis une voiture approche. Comme des gamins pris en faute Thierry et Sophie s’écartent l’un de l’autre. Ils regardent passer le véhicule. Au volant il y a une femme. Une femme que Sophie connaît bien.
- Françoise !
Sophie montre du doigt la voiture qui s’éloigne.
- Arrête, chérie. Tu vas devenir folle à force de la voir partout, cette Françoise.
Thierry reprend sa femme dans ses bras et la reconduit jusqu’à la maison. Puis il s’emploie longuement à lui faire oublier tout ce qui n’est pas l’instant présent.
22
Collège Sully
Rosny sur Seine
Inspecteur Rémi CHEMIN
Commissariat de Mantes la Jolie
Monsieur l’Inspecteur,
Vous avez su le grave problème de santé dont a été victime le Principal de notre collège, Monsieur Bien. A la suite d’un infarctus, le troisième je crois, Monsieur Bien est toujours hospitalisé et si ses jours ne sont plus en danger, une décision administrative a été prise à son égard par le Rectorat de notre Académie.
Suite à la demande formulée par Monsieur Bien, celui-ci ne reprendra pas son poste dans notre établissement et fera l’objet d’une mise à la retraite anticipée pour cause d’inaptitude au travail. Je joins à ce courrier copie de la note que nous venons de recevoir du rectorat à ce sujet.
Il va de soi que, malgré toutes les perturbations que cette situation entraine pour le collège, nous restons à votre disposition pour toute démarche que vous jugerez utile dans le cadre de l’enquête que vous menez.
Veuillez recevoir, Monsieur l’Inspecteur, mes salutations respectueuses.
Suzanne LAURENT
Principale adjointe
23
Bernadette n’arrive pas à s’endormir. Cette soirée qu’elle vient de passer dans un petit restaurant où Agathe l’avait invitée l’a beaucoup troublée.
Tout d’abord c’était la gêne d’être l’hôte de celle qui restait toujours aux yeux de l’ancienne domestique la petite Agathe. Et puis tous les souvenirs remués et le passé ranimé.
La grande maison entourée de marronniers où les parents d’Agathe avaient autrefois embauché celle qui deviendrait Bernadette Crampon. Les taquineries de la petite fille. Les provocations de celle-ci devenue adolescente. Et puis le récit fait par Agathe de sa vie depuis qu’elle avait perdu de vue sa « Nadoune ».
Bernadette s’interroge. Comment une enfant peut-elle laisser de côté ses talents artistiques et ses dons pour s’engouffrer dans les projets faits sur son dos par des parents qui ne peuvent envisager une autre vie pour leurs enfants que celle qu’ils ont eux même choisie.
Agathe qui chantait si bien et qui dessinait aussi avec tant de bonheur avait dû faire des études de lettres et épouser l’héritier d’une fort bonne famille anglaise, laquelle ne jurait que par les affaires et la littérature classique.
Certes ce John dont Agathe avait sorti la photo au milieu du repas, était certainement un brave garçon. Mais quel manque de fantaisie, quel manque d’ouverture. Agathe avait-elle vraiment enfoui tous ses rêves d’aventure et de créativité ?
En fait Bernadette réalise qu’elle est en train de souhaiter pour sa petite Agathe une vie qu’elle-même n’a pas osé vivre. Une vie ou l’imprévu aurait sa place. Une vie un peu moins sage mais bien plus drôle. Ces dernières semaines, la disparition de la voisine du dessus a bien mis du sel dans le quotidien de Bernadette. Ses investigations, ses découvertes au sujet de l’intimité de Françoise Lefrançois, sa grande scène théâtrale dans le commissariat de police, tout cela c’était de l’inattendu bienvenu. Sans parler de l’exaction que Bernadette s’est autorisée en allant badigeonner de peinture les murs d’un bâtiment public. Et d’une école se surcroit !
Oui, vraiment, la vie est parfois bien capricieuse. Et c’est au détour de la vieillesse que tout à coup certains se dévoilent. Lorsque Bernadette était jeune, il n’était pas envisageable pour une jeune fille correcte de désirer travailler dans la police. Un milieu entièrement masculin. Ou alors fréquenté par des créatures peu fréquentables justement ! Bernadette sourit dans son lit.
Bernadette Crampon, détective. Ça aurait eu du cachet sur une plaque de cuivre.
Et dire que tous ces efforts qu’elle a faits pour résoudre l’énigme Lefrançois ont été inutiles !
Elle avait bien besoin de réapparaître, cette femme. Comme ça. « Coucou, me revoilà ! ».
Lorsqu’au cours du repas le téléphone portable d’Agathe a sonné et qu’un des professeurs du collège a annoncé que Françoise Lefrançois venait de faire une entrée remarquée dans la soirée que les enseignants passaient ensemble, Bernadette n’en a d’abord pas cru ses oreilles.
Voilà bien de ces femmes d’aujourd’hui qui, sous prétexte de liberté, d’indépendance, veulent faire comme les hommes et prennent sans réfléchir des décisions qui demanderaient le plus grand sérieux. Où était-elle ? Qu’a-t-elle fait toutes ces semaines ? Elle a certainement expliqué tout cela à ses collègues. Mais vraiment, quelle inconséquence !
Décidément, se dit Bernadette, moi aussi je n’hésite pas avec les contradictions. Il y a un instant je rêvais d’aventure, et maintenant je peste contre une femme qui a osé sortir des rails.
Bernadette réalise qu’elle a bien eu tort de ne pas faire plus connaissance avec sa voisine.
Une autre vie serait-elle encore possible ?
Bernadette a quelques économies. Celles qu’elle a amassées au cours de sa vie pour « au cas où ». C’est peut être maintenant le temps de profiter de ce petit magot.
Elle rallume sa lampe de chevet, ajuste ses lunettes puis ouvre un magazine dont elle a marqué, en pliant le coin d’une page, un article particulièrement illustré : « Deux semaines de rêve dans un ashram à Sri Lanka»
24
- Allo ?
- Allo Yvonne…
- Ah, c’est toi Bernadette ?
- Tu sais, en ce moment, il ne m’arrive que des choses terribles.
- Ben, tu sais…
- Attends ! Tu te souviens de ce que je t’ai dit sur ma voisine qui…
- Le professeur de…
- Ne me coupe pas toujours, Yvonne, tu es insupportable. Ecoute- moi bien. Tu ne sais pas…elle est réapparue. Comme ça, souriante, sans crier gare et surtout sans s’excuser je suis sûre.
- Tu…
- Hier soir tous les professeurs du collège où elle travaillait se sont réunis pour la fin de l’année. Un restaurant où ils se sont retrouvés. Et voilà pas qu’au milieu du repas, la Lefrançois débarque, toute fière d’elle et…
- Mais alors tu l’as vue. Puisqu’elle habite au dessus de…
Exceptionnellement Bernadette reste sans voix. Mais pourquoi n’y a-t-elle pas pensé. Quelle tête de linotte ! Si Françoise Lefrançois est revenue, elle doit être chez elle !
- Bon, Yvonne, attends, je te rappellerai.
- Mais…
- A bientôt
Bernadette s’empresse de raccrocher dans un état d’agitation intense. C’est sûr, elle est là, au dessus, cette Lefrançois après laquelle on court depuis des semaines et des semaines. Bernadette entre dans son salon, tourne autour de la table, déplace une chaise, tire sur un napperon. Un poing devant la bouche et l’autre sur la hanche, la voilà qui réfléchit.
Et moi qui me demandais pourquoi je n’avais pas dormi de toute la nuit. Je le sentais. Je ne le savais pas mais je le sentais : elle est là. Et dire qu’il n’y a que quelques marches qui nous sép…
Voici maintenant Bernadette dans sa cuisine. Elle jette un coup d’œil à la pendulette cernée de métal doré. 10h 05. Une heure tout à fait décente pour une petite visite. Entre voisines.
Il y a bien longtemps que ce genre d’idée ne lui a plus traversé l’esprit, à Bernadette. Elle est plutôt du genre « chacun chez soi et tout le monde aux aguets ». Mais là, c’est plus fort qu’elle. Il faut qu’elle sache. Vivement elle retire son tablier, puis elle tapote sa chevelure devant le miroir de l’entrée et, ses clefs à la main, elle sort sur le palier.
A peine un instant d’arrêt avant de mettre le pied sur la première marche. Le cœur de Bernadette bat très fort. Que va-t-elle dire ? Comment va-t-elle justifier son arrivée chez Françoise ?
Tout en montant lentement et, allez savoir pourquoi, le plus silencieusement possible, Bernadette Crampon essaie de se trouver une bonne raison à invoquer lorsque la porte s’ouvrira. Mais elle arrive déjà sur le palier de Françoise. Elle avance une main tremblante vers le bouton de sonnette et appuie comme on saute dans le vide. Elle appuie un peu trop longtemps sans doute, mais elle est tellement perturbée que son index ne mesure pas ce qu’il fait.
Bruit de chaise. Puis un pas décidé s’avance vers la porte.
25
La sonnerie résonne comme une délivrance. Anne Laure a beau dire « attendez, attendez, ce n’est pas fini !» que les 24 élèves de 3ème B ont déjà rangé classeurs et livres dans leur sac.
Dans un brouhaha que le professeur habituellement ne tolère pas mais qu’il serait vain en cette dernière semaine de cours de tenter de calmer, la classe se vide.
Seuls deux garçons semblent encore attendre quelque chose. Karim et Jonathan, les deux plus délurés du collège, savent que leur professeur doit leur indiquer quel travail d’intérêt général elle a décidé de leur imposer pour leur rappeler qu’un certain nombre de règles doivent être respectées jusqu’à la fin de l’année. Et même lorsqu’on sait que l’an prochain on ne reviendra pas au collège !
- Voici ce qui a été décidé en accord avec Madame Laurent, la Principale Adjointe.
Vous allez….
Quelques minutes plus tard, Jonathan pose deux seaux pleins d’une eau moussante sur le trottoir devant le collège, tandis que Karim apporte deux balais-brosses et des éponges.
- Ils exagèrent quand même. C’est pas nous qu’on a écrit ça sur le mur !
- Tu l’as dit. J’ai trop la haine.
- Ils ont qu’à demander à la Mairie. C’est leur boulot, quoi…
Les deux garçons commencent à effacer les graffitis laissés par Bernadette Crampon.
- Franchement, traiter les profs de lâches ! J’sais pas qui c’est mais ça craint !
- Attends on va rigoler. Regarde !
Karim, avec son éponge mouillée, entoure quelques mots sur le mur.
- Et on efface juste le reste !
- Génial !
Bernadette avait écrit :
Professeurs sans cœur ! Où est votre collègue ?
Enseignants fainéants ! Cherchez la disparue !
Votre lâcheté fait honte à vos élèves !
Après le passage des deux garçons, il ne reste plus que :
Professeurs !
Cherchez
vos élèves !
A quelques jours des vacances et, pour les 3èmes, de la fin de leur vie de collégiens, le message a toute sa saveur.
26
Bernadette sursaute lorsque la porte s’ouvre. Elle s’attendait à voir une jeune femme, mais c’est Rémi Chemin qui tient la poignée et prononce d’une voix suave :
- Mais entrez donc, Madame Crampon. Il ne manquait plus que vous !
Tétanisée, Bernadette tout à coup se demande ce qu’elle fait là et ce qui lui a pris de venir encore une fois se jeter dans la gueule d’on ne sait quel loup. Mais devant son immobilité, l’inspecteur se fait insistant :
- Entrez, entrez !
Depuis le petit hall de l’appartement on peut apercevoir la salle de séjour.
Sur le canapé qui fait face à la porte, Françoise Lefrançois rayonne. Assis près d’elle, tout près, un homme de couleur la couve du regard. Bernadette reconnait ce « John » dont elle a eu la photo en mains. N’osant s’avancer, elle tripote nerveusement un bouton de sa robe tandis qu’un sourire crispé essaie d’arriver jusqu’à son visage.
- Asseyez-vous, Madame Crampon. Je pense qu’il est inutile de faire les présentations…
Donc vous me disiez que Monsieur Bien avait été très désagréable avec vous…
Françoise soupire. Manifestement elle a plus envie de voir ces deux intrus disparaitre et la laisser avec son amoureux que de reprendre le récit de ses aventures.
- Cela a duré pendant des semaines. Au collège il ne manquait pas une occasion de me faire entrer dans son bureau et là, il oubliait le cadre professionnel pour me harceler. D’abord il y avait eu des sourires et des regards appuyés, et j’avais fait mine de ne rien remarquer. Et puis il est devenu plus explicite et je ne savais plus comment l’éviter.
Un jour il est même venu sonner chez moi. Et là il a commencé de passer des supplications aux menaces à peine voilées. Il utilisait sa position de Principal pour évoquer mon avenir professionnel, ma note administrative, les inspections,.. Ce que je ne savais pas c’est qu’il avait réussi à se procurer l’adresse de John. Sans doute grâce à une lettre que j’avais malencontreusement laissée trainer dans mon casier.
Et là c’est John qui prend le relai.
- Lorsque j’ai reçu une première lettre anonyme j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. Il y était fait allusion aux relations que Françoise entretenait avec son chef. On me mettait en garde contre ses mensonges. Je ne savais pas que croire. Et puis très vite, j’ai reçu un courrier de Monsieur Bien me demandant de cesser tout contact avec Françoise car ils allaient se marier. Le salaud faisait mine d’être désolé pour moi, m’assurant qu’il aurait préféré que Françoise prenne, depuis longtemps, l’initiative de rompre… Et là j’ai pété les plombs !
Bernadette ne peut s’empêcher d’être fascinée par l’aisance de John en français. Malgré son accent anglophone, il s’exprime sans la moindre hésitation. Décidément, ces hommes de couleur sont pleins d’imprévu.
- D’où la lettre de rupture dont nous avons trouvé trace, enchaine Rémi Chemin.
John n’est pas en mesure de rougir mais il lance un regard contrit vers Françoise qui, pour toute réponse, lui prend la main et complète :
- Et il ne s’est pas arrêté là. Voyant que je ne lui cédais pas il a voulu me faire peur. Un jour j’ai reçu par la poste un paquet qui m’était adressé par un certain Maître Mbo. J’ignorais qui c’était. Dedans, il y avait une lettre m’indiquant que ce Mbo, médium et guérisseur, m’adressait ce colis de la part d’un certain « Monsieur U ». J’ai bien sûr tout de suite compris de qui il s’agissait. Bien, qui avait pris l’habitude de masquer son vrai prénom « Ulysse » parce qu’il craignait les moqueries des élèves, signait tous les messages qu’il m’adressait de la seule lettre U. Mais là, dans le paquet, c’était des menaces qui étaient clairement exprimée et le sac de plastique contenant un pigeon décapité a achevé de me faire perdre la tête.
- Et vous êtes allée vous cacher dans ce restaurant asia…
- Mais pas du tout, Madame !
Bernadette vient de perdre une occasion de se taire.
- J’avais été élevée en partie dans une institution tenue par des religieuses dans les environs de Vernon. J’ai mis quelques affaires dans un sac et je suis allée sonner à leur porte. C’était ma bouée de sauvetage.
27
- Chez les sœurs ?
- Oui, Madame Sacarini, et elles l’ont cachée le temps qu’elle se calme.
- Jesu, Maria, le Bon Dieu, des fois…
- Moi aussi, quand j’étais petite, c’est chez des sœurs que j’ai été mise à l’abri, complète Bernadette. Et elle réalise à l’instant qu’elle vient de faire une confidence qui pourrait mener la conversation très loin du côté de l’indiscrétion avec ces deux bavardes de Gomez et Sacarini.
Mais cette dernière reprend :
- Le Bon Dieu, en tout cas, il a bien fait d’envoyer un infarctus à l’autre vieux cochon !
- Il l’a pas volé, celui-là !
- Quand je pense qu’on confie des enfants à ce genre de…
L’unanimité du chœur des ménagères est totale. Dans une mise en scène de tragédie antique on leur demanderait de pointer un doigt accusateur vers le même point.
Mais Bernadette n’est pas au bout de son récit et elle tient à garder le rôle de protagoniste que le destin lui a attribué.
- Et c’est justement lorsqu’elle a appris par les sœurs que le Principal avait été hospitalisé et ensuite qu’il ne reviendrait pas au collège, qu’elle a décidé de rentrer chez elle.
- Et qu’elle a retrouvé son chéri !
- Lui, c’est les religieuses qui se sont chargées de le prévenir. Et manifestement il n’a pas été long à convaincre que Françoise l’attendait.
- Il parait que, ces africains, ils ont ça dans le sang…
- Quoi « ça » ?
- Ben, vous savez, avec leur anatomie un peu…
Gloussement des trois commères et stupéfaction d’un gamin qui entre à ce moment dans l’épicerie et trouve un trio de mamies les larmes aux yeux à force de rire.
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Journal intime de Sophie Malinie
Quelle soirée ! Presque tous les profs étaient là. Ambiance joyeuse entre collègues. Anne Laure, la star du collège, agrégée de lettres et tout ça, a vraiment voulu nous éblouir. Et s’il y en a un qui n’en perdait pas une miette, c’était bien Rémi. Elle lui a fait le grand jeu, l’air de rien toute la soirée, et le pauvre garçon était, de toute évidence, comme une mouche dans une toile d’araignée.
Je vois bien que ce que j’écris là doit donner l’impression que je suis jalouse.
Mais non. Pour moi c’est clair. Passez votre chemin, Monsieur. Je ne suis pas femme à quitter la proie pour l’ombre. Et allez ! Voilà que c’est moi qui parle de proie maintenant.
Décidément cet inspecteur de police qui voulait jouer le joli cœur, assez satisfait de son physique, a seulement réussi à perturber quelques esprits et à être un jouet dans des mains moins regardantes que les miennes. Sans parler de ses difficultés à avancer dans son enquête. Parce que, à part les informations qu’il nous a distillées au sujet des pratiques du vaudou, qu’est ce qu’il a fait avancer ? Rien. Il a joué les mystérieux, les inquiétants. Mais pour ce qui est d’apporter du concret, zéro. Même le prénom de Bien, il n’avait pas été capable de le trouver. Quand je pense qu’il a fallu que ce soit moi qui le dirige vers Internet !
Et voilà que Françoise est réapparue. Comme si de rien n’était. Mais au grand soulagement de tout le monde. On l’aime bien Françoise et elle nous a vraiment fait peur. Elle nous a bien fait rire aussi avec son histoire de pigeon envoyé par un marabout ou je ne sais quoi. En fait le seul vrai pigeon de l’affaire, c’est bien le super inspecteur Rémi Chemin. Il a tout gobé comme un débutant et au train où semblent aller les choses, il se pourrait bien que notre Anne Laure lui fasse encore perdre quelques plumes…
ooo000ooo
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