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lundi 24 septembre 2012

Epilogue

Epilogue



                                        Mai  2012


1


Il y a des jours où tout semble commencer mal. Je me réveille tôt. Je me réveille toujours tôt depuis quelques années. Mais voilà, comme une fatigue déjà, ou plutôt une paresse, est là qui me retient. Je sens que la journée me paraîtra longue.
Bon. Mon café. Que je prends décaféiné. Quelques rangements sans enthousiasme. Et puis mes mots fléchés, comme une bouée destinée à me faire oublier le temps qui est vide.
Mais même ça n’arrive pas à combler le creux. Je sais qu’il va falloir que je passe par la salle de bain, que je remette ma robe d’hier, parce que  pourquoi changer ?  et je traîne.
Ce matin donc, c’était jour gris.
En sortant de la maison pour aller au pain, j’ai croisé Victor. Il habite juste en face de chez moi et rythme avec régularité sa journée en promenant inlassablement un chien aussi poussif que lui. Il m’a saluée d’un geste vague et j’ai eu le réflexe d’un maigre sourire pour lui rendre son bonjour.
Il y avait du soleil ce matin. L’été s’attarde et j’ai bien senti une douceur dans le dos qui me faisait du bien. Les choses les plus simples sont souvent les meilleures.
A la boulangerie Coste, un couple d’étudiants riait en choisissant des croissants. « Non, pas celui-là, il est trop cuit ».  Et moi j’attendais. Lorsqu’ils sont sortis de la boutique, je les ai suivis du regard et Madame Coste, en rangeant sa monnaie, a commenté : Ces deux là, ils s’aiment, ça se voit !
Je ne sais pas pourquoi, cette phrase a retenu le haussement d’épaules qui me venait.
Mes pas se sont dirigés alors vers le marché couvert. Non pas que j’aie quoi que ce soit à y prendre. Je fais toujours mes achats le mardi matin parce que le lundi tout est fermé et le lendemain je sais que je trouverai des produits plus frais. Mais c’est beau un étalage de légumes. Si, si. Je vous assure. Les couleurs vous sautent aux yeux, les odeurs viennent les accompagner et le geste de la commise dispersant un peu d’eau fraîche sur les salades ouvertes comme des fleurs me fait toujours penser à une bénédiction. Alors je m’attarde. Je cherche du regard s’il n’y a pas là une personne connue avec qui faire un brin de conversation. Nelly et sa canne qui tous les jours se force à marcher un peu pour que ses jambes ne finissent pas par ne plus lui obéir. Ou Madame Cohen qui se fait teindre les cheveux en bleu argent depuis qu’elle est veuve. La pauvre femme semble avoir tout à coup retrouvé un air de jeunesse, si j’ose dire, depuis qu’elle n’a plus à s’occuper d’un époux impotent.
Bavarder fait du bien. Même si l’on n’a pas grand-chose à dire. On échange quelques mots sur la santé, on écoute une anecdote sur les petits enfants de l’une ou de l’autre, on sourit en hochant la tête. Et on repart un peu ragaillardi parce que tant qu’il y a des choses à partager la vie est là.
En rentrant chez moi, j’ai vu que le facteur était en train de nourrir nos boîtes à lettres. Il m’a tendu une enveloppe en me disant : Vous voulez une facture de plus ? Et il m’a arraché le premier petit rire de la journée.
Dans l’enveloppe il y avait une carte postale d’une magnifique plage ombrée de cocotiers. Au dos, mon fils avait écrit quelques lignes, son épouse m’envoyait des pensées chaleureuses et leur fille avait complété l’espace libre avec le dessin d’un cœur colorié en rouge. Cette petite Sandra est un concentré de joie de vivre. Je n’arrivais pas à poser cette carte et à passer à autre chose.
Alors sans y avoir réellement pensé, j’ai décroché mon téléphone et j’ai composé le numéro de mon fils. Je savais qu’ils venaient juste de rentrer de l’Ile Maurice.
C’est une voix claire et joyeuse qui a répondu. Sandra a crié : Mamy !
Il y a des jours où le soleil se lève tout doucement et où mille détails donnent envie de lui dire merci.


2


Il paraît que je travaille depuis l’âge de 10 ans.
Ma mère servait dans un hôtel-restaurant en face de la gare de Brioude. Nous habitions sur place, dans une chambre au dessus des cuisines et comme l’école n’était manifestement pas faite pour moi, elle a décidé de m’envoyer à la campagne. C’était ce que plusieurs personnes lui avaient suggéré pour que je puisse avoir un toit et de la nourriture sans peser sur les maigres finances maternelles. Et puis je grandissais, j’étais assez maigrichonne mais qui sait ce qui risquait d’arriver, « à la ville », à une gamine sans instruction et sans surveillance une bonne partie de la journée et même des soirées…
Alors on a trouvé une ferme, en Haute Loire, qui voulait bien de moi. Chez les Lauret. C’était un bâtiment de pierres sombres, tout en longueur, avec plusieurs escaliers extérieurs qui desservaient des pièces aux affectations mal définies. Ma chambre, par exemple, se trouvait derrière un réduit où l’on empilait les cageots vides lorsque ce n’était pas la saison des pommes. Aujourd’hui, pour les enfants, c’est un plaisir d’avoir leur espace à eux. Mais pour moi qui n’avais jamais dormi seule et qui n’avais  même jamais eu un lit à moi, c’était toujours un moment d’angoisse quand Madame Lauret me disait «  tu peux aller te coucher ».
Mais bon, le travail, je disais…
Le matin c’était d’abord les poules. J’allais ramasser les œufs et je nettoyais le coin où elles s’installaient pour dormir. Au début, je trouvais ça dégoûtant, mais petit à petit j’ai appris à reconnaître chaque poule, leurs habitudes, leur caractère, et je me suis attaché à elles. Leur plumage était doux et chaud. Et j’aimais les caresser moi que plus personne ne touchait.
Après les poules, j’avais droit à mon bol de lait avec une tranche de pain, du pain que Madame Lauret faisait elle-même. Mais il fallait faire vite parce que c’était l’heure où les chèvres commençaient à réclamer.  Et ça, c’était vraiment merveilleux. Je partais avec ma petite bande chevrotante, ma douzaine de copines. Je leur avais donné un nom à chacune, ce que tout le monde à la ferme avait trouvé bien comique mais c’était comme à l’école dans la cour de récréation, et je pouvais leur parler puisqu’elles avaient un nom.
Dans les champs, je retrouvais Sophie et Antoine. Sophie avait un an de plus que moi et Antoine arborait déjà quelques poils sur la lèvre supérieure. Je le trouvais très beau.
Il savait siffler avec un brin d’herbe entre ses paumes rassemblées et possédait un couteau avec lequel il taillait des écorces pour faire de petits animaux qui m’émerveillaient.
Et puis j’ai grandi. Il a fallu quitter la ferme pour retourner en ville où ma mère avait réussi à me faire admettre pour aider à la cuisine là où elle-même était en place. C’était dur. Pas d’horaires, peu de jours de repos et beaucoup de reproches lorsque je n’étais pas assez rapide ou trop maladroite. Mais il y avait du monde, de l’animation et parfois de la musique aussi, le dimanche. J’aimais ça.
Je ne vous raconterai pas la suite. Le fils  des patrons, le bébé qui n’a pas vu le jour, et les multiples emplois où j’ai toujours pourtant trouvé de quoi vivre et des moments joyeux.
Mais les années chez les Lauret resteront toujours dans mon souvenir une époque heureuse.
Mon frère, qui était né bien près moi, m’a amenée l’an dernier  revoir la ferme de mon enfance. Rien ne semblait avoir changé même si la maison a maintenant une antenne sur le toit. Lorsque nous sommes arrivés, j’ai retrouvé l’odeur des pommes dans la remise et le caquètement des poules devant le fenil. Les Lauret n’étaient plus là, bien sûr, et c’est Antoine qui a racheté la propriété. Sa femme m’a accueillie avec une  certaine réserve mais lorsqu’ Antoine est apparu, j’ai eu comme une grosse boule dans la gorge. Il ne me reconnaissait pas alors j’ai balbutié « Antoine… » et un sourire s’est dessiné sous sa moustache jaunie de tabac. Je n’ai pas osé l’embrasser. Nous ne savions pas quoi dire et la visite a tourné court.
Mais vraiment, lorsqu’on me dit que j’ai travaillé depuis l’âge de 10 ans, je dis non. J’ai vécu, j‘ai ri, j’ai aimé les bêtes et les gens. Et j’ai des souvenirs heureux plein la tête pour remplir mes vieux jours.
                                              

3


Autour de moi les compliments ne manquent pas. J’ai l’air de me vanter, mais si, si, je vous assure. Hier encore Suzanne me disait. « C’est incroyable comme tu es alerte. On a l’impression que rien ne t’empêche de faire ton chemin. Moi, avec mes rhumatismes, et depuis la mort de mon mari… ». Il ne passe pas une réunion de notre Club des seniors, sans que l’une ou l’autre (les messieurs sont rares) fasse un commentaire de ce genre. Bien sûr, j’ai les cheveux plus blancs que meringue, et depuis longtemps, bien évidemment je m’essouffle lorsqu’il faut préparer les tables pour notre petit marché  de Noël. Et puis il parait que je suis drôle, que je raconte de façon diablement vivante les anecdotes de la vie quotidienne, et même parfois ce qu’on appelait des blagues dans ma jeunesse. L’autre jour, on avait toutes les mains occupées à faire des  petits gâteaux à la cannelle, et Mireille a fait remarquer : « Tu n’as pas de taches brunes sur les mains, regarde, nous en avons toutes ». C’est vrai que la pauvre Mireille a les veines si saillantes du poignet jusqu'au milieu des doigts et la peau tellement tavelée, qu’on ne peut pas ignorer qu’elle a dépassé les quatre-vingt dix. Moi, j’ai les mains encore potelées et si leur couleur est à peu près uniforme, pourtant je n’y fais rien. Pas de secret à révéler et partager. Calmez-vous, les filles !
Bref, on me dit que je fais dix ou quinze ans de moins que ne le révèle ma carte d’identité.
J’avoue que ça me fait chaque fois plaisir. Naturellement je proteste. Je dis « vous ne m’avez pas vue, le matin, au réveil ». Avec un petit rire qui semble dire qu’après tout ça m’est égal. Et tout le monde de renchérir « Tu n’as vraiment pas à te plaindre ». Petite satisfaction intime que je tente de cacher.
Si elles savaient !
Pourquoi le cacher, mes airs de bien dans-sa-peau-bien-dans-sa vie, c’est pour la façade. Une forme de coquetterie qui m’aide à un peu me mentir à moi-même aussi. Parce que ce n’est pas vrai que le temps passe moins vite pour moi que pour les autres. Parce que, lorsque je suis seule, j’y pense à ce foutu avenir qui ne s’annonce pas comme la meilleure période de ma vie.
Oh je n’y pense pas tous les jours, mais ça me saute dessus, comme ça, sans prévenir au détour d’un instant dont l’imprévisibilité même est cruelle. Parce que je m’aperçois que j’ai oublié une partie des courses que je devais faire. J’avais pourtant fait ma liste avant de sortir. Mais, coquetterie encore, je n’aime pas la tirer de ma poche et la relire au vu de tous les clients. Ou bien j’ai égaré un objet pourtant familier et qui se trouve toujours à la même place. Enfin, en principe. Ou bien lorsque, dans la salle de bain, le miroir me renvoie l’image de la peau de plus en plus flasque de mes bras, ou le plissement terrible de mon cou. L’autre jour j’ai attrapé mes joues à deux mains et je les ai remontées. L’ovale de mon menton est réapparu, mais combien de replis au dessus de mes doigts sur les tempes ! J’en ai presque eu les larmes aux yeux.
Ma pauvre, il va falloir y aller, vers ce encore moins de temps en encore moins et encore moins. Et aller vers quels dégâts tapis dans les recoins des années qui viennent. Vers quels « je ne peux plus » irréversibles qui me feront plus mal dans la tête que dans le corps. Et je l’avoue, le pire, les « elle ne peut plus » qui se liront dans le regard des autres, accompagnés de paroles pleines d’encouragement et de félicitations pour les maigres petites victoires du quotidien.
Ce matin j’ai l’humeur grise. Exactement ce que je n’aime pas. J’ai l’impression que tout m’échappe. J’ai envie à la fois de lâcher prise et de me battre. J’ai pensé un moment ne pas m’habiller et même ne pas me laver. Seulement me caler dans mon fauteuil et dormir longtemps. Je sais que c’est stupide, que les yeux fermés, les mêmes images se bousculeront sur l’écran de mes paupières et que je me surprendrai à tout à coup laisser sortir de ma bouche des paroles de tristesse. Je sais que…
Bon, ça suffit. Allez hop. Bouge-toi ma vieille.
Tiens, je vais prendre rendez vous chez le coiffeur. Ce Marco me fait mourir de rire.


4


Ma chère Emilienne,
Je voudrais te serrer dans mes bras. J’imagine ta peine et le grand vide que tu ressens.
Il y a des moments dans la vie où tout semble s’écrouler en un instant et alors, seule la chaleur de l’amitié peut encore tenter de redonner envie de se mettre en route.

Je ne sais pas bien m’exprimer. Tu te souviens combien j’étais peu habile déjà à l’école et ça ne s’est pas arrangé ! Mais je t’envoie ce petit poème que j’ai découpé je ne sais plus où pour qu’on le lise lorsque ce sera mon tour de partir. Il te dira tout ce que je ne sais pas formuler avec les pauvres mots de mon affection pourtant bien grande pour toi.

Arrêtez les pendules et voilez les miroirs !
Demain n’existe plus, aujourd’hui n’est que noir.
Voilà ce qu’on gémit au moment d’un adieu
En tendant un mouchoir détrempé vers les cieux.

Oui le passé n’est plus, oui pour demain tout tremble,
Oui les pas qu’on faisait sur le chemin ensemble
Désormais c’est bien seul qu’il nous les faudra  faire
Et sans le bras ami qu’affectueusement on serre.

Pourtant la vie est là et toujours nous appelle.
La place est là offerte à des pages bien belles.
Mot à mot, pas à pas il nous faut les écrire
Et assécher nos larmes au regain d’un sourire.

Non ce n’est pas fini. De nouvelles attentes
Différentes bien sûr devant toi se présentent.
Une porte se ferme et s’ouvrent d’autres portes.
Derrière le rideau la vie est là, si forte !

Voilà ma chère Emilienne ce que je peux t’offrir de mieux. Si la volonté suffisait, me diras-tu, je sais. Oui, je sais, l’heure te parait sombre. Mais à travers ces quelques lignes c’est une grande bourrade que je t’adresse affectueusement comme nous le faisions autrefois, à l’école souvent.
Je t’aime beaucoup, tu sais.  De bons moments nous attendent encore dès que tu le voudras !

                                                                                              Ta vieille amie



5


On a tendance à penser que la vie d’une femme âgée est sans surprise. Que non !
Certes le quotidien se nourrit de ses rites, son rythme, ses nécessités répétitives, mais il arrive qu’une journée soit bouleversée par l’apparition inattendue d’une délicieuse aventure.
Hier matin le vent soufflait et je ne savais pas encore comment il allait balayer ma quiétude. Je chausse tout ce que j’ai de chaud pour aller faire mon petit tour habituel à la supérette au coin de ma rue. Peu d’achats à faire, mais je n’arrive pas à m’habituer à l’idée de remplir mon frigo pour plusieurs jours. Me voici donc dans les rayons choisissant (est-ce le mot puisque je jette toujours mon dévolu sur les mêmes produits ?) de quoi préparer mon déjeuner.
Je passe à la caisse, j’échange quelques mots aimables avec cette petite antillaise qui officie le matin et je rentre chez moi, tenant d’une main mon cabas et de l’autre mon cache nez devant ma figure. Arrivée dans ma cuisine, je vide le sac et là, moment d’émotion, apparaît entre deux boîtes de pâté (une promotion) un billet de 50 euros. Je dis bien 50.
J’étais absolument certaine que ce billet ne m’appartenait pas. Lorsque je vais à la poste retirer un peu d’argent, je demande toujours des billets de 10 parce que les grosses coupures m’impressionnent. Et justement il y en avait une là, sous mes yeux. Comment y était-elle arrivée ? Certains penseront sans doute que c’était là une chance inouïe. Mais est-ce vraiment de la chance ?
Ce billet n’était pas à moi. Je ne l’avais volé à personne et pourtant il n’était pas à sa place dans mes doigts. Je ressentais sa présence dans ma main comme une faute. Comme si ce que d’autres auraient pu appeler un cadeau du ciel était au contraire un piège. J’étais coupable d’un recel ou quelque chose de ce genre. Est-ce que j’avais le droit de profiter d’un argent qui ne m’appartenait pas ? Je me suis assise perdue dans des pensées virevoltantes qui ne me soulageaient pas. On m’a bien appris dans mon enfance qu’il faut toujours rendre ce qui ne nous appartient pas. Mais à qui devait donc revenir cet argent ? Bien sûr, je ne suis pas assez riche pour ne pas savoir comment utiliser 50 euros, mais je ne m’y sentais pas autorisée.
 Il me fallait donc trouver comment transformer cette manne en une pluie bienfaisante pour d’autres que moi. Les bonnes œuvres à la recherche de fonds sont nombreuses, mais je soupçonne assez volontiers qu’elles se servent des dons qu’elles reçoivent plus pour leur organisation que pour les personnes indigentes qu’elles prétendent soutenir. Donner ce billet à un mendiant (ce n’est pas ce qui manque) m’apparaissait comme une injustice vis-à-vis de tous les autres malheureux qu’on croise assis par terre dans la rue. Et puis sait-on ce que certains vont faire de ce qu’on leur offre. Boire, fumer ou s’acheter Dieu sait quoi… Non, décidément il n’y avait pas lieu de faire circuler cet argent en choisissant un destinataire précis.
Voilà que la chance devenait un souci. J’ai préparé mon repas et puis, assise devant ma table de cuisine, j’ai déjeuné, l’œil sans cesse attiré par ce rectangle orangé qui semblait à la fois ricaner de la difficulté dans laquelle il m’avait mise et me lancer des messages de reproche.
« Comment ? à l’heure où tant de personnes bien plus en peine que toi n’ont rien pour se nourrir, se chauffer, s’abriter, je suis encore là, dans ton douillet deux pièces, avec ses bibelots, sa télévision et les petites cuillères de tante Louise soigneusement enrobées de papier de soie dans l’armoire ? »
Lorsque, entrant dans ma chambre, mes yeux se sont posés, comme par hasard (le hasard !) sur la photo que j’ai encadrée depuis des années. La seule sortie avec les enfants de Brioude à laquelle m'ait autorisée à participer! Et m’est revenu en mémoire ce que notre monitrice m’avait dit ce jour-là : « Ce que tu as reçu, tu ne peux pas le garder pour toi. Il te faut le transmettre ». Il est des paroles qui marquent beaucoup plus que celui qui les prononce ne le suppose. Transmettre ce que j’ai reçu. Je ne suis pas propriétaire de ce que la vie m’a donné, j’en suis provisoirement dépositaire.
Alors j’ai décidé d’être à mon tour le relais de la chance, le convoyeur d’un « on ne sait ce que ça va produire mais on sait qu’il faut le faire ».
J’ai pris une enveloppe, j’y ai glissé le billet et j’ai écrit dessus « Pour vous ». Et puis, sortant à nouveau dans le froid, je suis allée jusqu’à la poste. Là où s’arrête chaque soir la camionnette qui apporte un peu de soupe aux sans abris. Et j’ai déposé l’enveloppe, en l’arrimant avec un caillou pour qu’elle ne s’envole pas, sur le dessus de la boite à lettres jaune.
Qui sait qui profitera de ce « don du ciel » ? Je préfère ne pas le savoir.
En rentrant chez moi je me sentais plus légère et une envie de rire m’a prise en pensant que je venais de jouer un sacré tour à la chance qui me narguait.


6


Se trouver tout à coup face à soi-même est une expérience qui ressemble bien à une épreuve.
J’aime beaucoup les vide-greniers. On y voit tant de choses qui permettraient de retracer toute l’histoire d’une vie… La vaisselle dépareillée de mon enfance, les journaux de différentes périodes, les objets orange aux formes arrondies des années 70…
Ce dimanche, je flânais donc sur le boulevard, sans autre objectif que regarder tous ces objets autrefois aimés et maintenant offerts à bas prix. Et soudain me voici en arrêt devant un tableau. Une simple plaque de contreplaqué posée contre un pied de lampe et dont l’image m’a intriguée.
Tout d’abord  on distingue une forme brune et noueuse, un arbre sans doute. Les racines sont bien apparentes et se perdent dans un sol dont on se demande s’il est fait d’eau ou si le peintre s’est trompé de couleur. Des vagues semblent s’agiter à la base de l’arbre pourtant bien solidement accroché par de longs doigts griffus. Et puis tout en haut, des branches que le bord du tableau semble stopper et empêcher de continuer leur ascension vers le ciel. Des branches qui s’étendent, privées de feuilles, vers un ciel absent.
Ensuite mon regard a été surpris par les taches rouges qui s’élèvent de chaque côté de l’arbre et viennent lécher sa ramure. Un feu ? Un incendie qui cerne le tronc et menace de l’anéantir.
Tout cela, malgré les couleurs vives semblait bien négatif. Une tempête au sol,  un arbre sans promesse de printemps, un feu prêt à anéantir la seule forme de vie présente sur le tableau…
Et puis voici que dans la fumée au dessus des flammes, m’est apparu un visage. Je ne l’avais pas vu tout d’abord. Comme un spectre, un fantôme qui semble sourire. Un visage face à moi et qui a l’air de me regarder. Une sorte de miroir. Comme un double de moi-même.
Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de cette apparition et il m’est venu à l’idée que cette forme voulait me dire quelque chose. Ou plutôt, puisque le tableau était offert aux regards de tous, n’était-ce pas plutôt, non seulement pour moi mais pour chacun qu’il y avait un message ? Et après tout ce visage n’était-il pas le mien ?
Je n’ai pas l’habitude de ce genre de folie mais j’ai sorti mon porte monnaie et moyennant 4 euros suis repartie chez moi mon achat sous le bras. Arrivée à la maison, j’ai posé le tableau devant l’écran de ma télé et me suis assise pour continuer à l’écouter.
Oui c’était bien de moi qu’il s’agissait dans cette image. L’eau mouvementée et trouble de mon enfance je la reconnaissais. Mais je reconnaissais aussi la vigueur de ces racines fermement agrippées pour que l’arbre se dresse. Cette volonté de dépasser les bouleversements pour continuer à vivre, c’était bien la force que la vie avait mise en moi. Et puis ce tronc tordu, blessé par tous les tourments des intempéries, il rappelait bien le chemin qu’il m’a fallu suivre avec ses vicissitudes, ses douleurs et aussi ses joies. Tout en haut, les branches avaient poussé, comme autant de signes d’espoir en direction d’un ciel qui reste absent aux yeux de qui regarde ce tableau. Le Grand Invisible dont on nous parlait au catéchisme il était bien là, hors de vue mais assez présent par le fait que l’arbre avait pu grandir et ses branches s’étaler.
Mon regard se portant sur le feu qui cerne le vieux tronc, j’ai frissonné. Le feu, à mon âge, lorsqu’il ne réchauffe plus mais devient incendie, est le signe d’une menace. Cet arbre va brûler et s’effondrer. Le vieux tronc dans lequel la vie s’épuise va s'évanouir et ne restera que la fumée, cette fumée qui tente encore de faire un signe. Mon visage est là, tout gris mais encore fardé d’un mince sourire, comme pour dire « tout est accompli mais la vie valait la peine d’être vécue. Je vais disparaître mais ce sera avec légèreté, sans drame, doucement et simplement ».
Ma vie qui est maintenant largement derrière moi était là sous mes yeux, dessinée par une main inconnue et maladroite sans doute selon les critères artistiques de maintenant, mais tellement vraie.
Alors j’ai pris mon vieux stylo feutre et j’ai écrit au dos du tableau : « C’est moi ». Mon fils le trouvera lorsqu’il lui faudra un jour vider mon appartement. Et peut être entendra-t-il lui aussi ce que le visage dans la fumée continue à dire.


7


Lorsque je ne serai plus là, que restera-t-il de mon passage sur terre ? Je ne crois pas avoir fait beaucoup de mal. Mais ai-je fait un peu de bien ?
Aussi loin que je me souvienne j’ai l’impression d’avoir toujours suivi mon chemin en obéissant – le mot est étrange- à ce que ma mère m’avait inculqué. Ce qu’elle avait fait entrer dans ma « caboche » comme elle disait, parfois à coup de taloches, mais je ne lui en veux pas. Pour elle aussi la vie n’était pas facile. Elle avait été élevée à la dure par une mère qui avait la fierté des ouvriers, qui avait beaucoup manqué pendant la première guerre après la mort « au champ d’honneur » de son mari et elle s’était ensuite usée au travail pour essayer de m’élever, moi qui devait lui être un poids. Mais elle avait des principes si elle avait peu d’argent. Il y avait des choses « qui ne se faisaient pas ».
D’elle j’ai appris la valeur de toute chose. Un sou est un sou et surtout quand il ne m’appartient pas. La misère on la cache, mais on s’inquiète de celle des voisins et, lorsque le malheur frappe, la solidarité doit être là. Je ne parlerai pas du catéchisme où je ne suis guère allée mais qui me plaisait bien parce qu’on y entendait des histoires qui me faisaient rêver.
Et puis j’ai grandi. Et j’ai eu mon lot de romantisme naïf et le marteau de la réalité qui tapait par-dessus. J’ai beaucoup aimé, beaucoup pleuré aussi mais je crois avoir toujours été honnête et correcte avec les autres. Lorsque je suis devenue mère à mon tour, j’ai essayé de guider mon fils dans les traces qui étaient celles des valeurs familiales. Je lui ai peu parlé de ce que j’avais vécu et il m’a peu questionnée, sentant peut être qu’il y avait là trop de choses sensibles auxquelles il ne fallait pas toucher. Le silence des familles ne cache pas toujours des aveux difficiles ou des hontes inavouables. Il est souvent, c’est comme ça que je le ressens, le signe d’une pudeur. On ne raconte pas ses malheurs.
Lorsque ma petite fille est née, j’ai pensé qu’enfin le cycle infernal de la lutte pour une vie sans drame allait s’arrêter. Cette enfant ne connaîtra pas ce que les générations précédentes ont porté dans la fatigue et la dignité. Elle aura une vie plus facile et plus joyeuse comme ces rameaux tout verts et tout droits que je vois pousser sur le vieux pommier tordu derrière le mur de ma cour.
Mais lorsque je ne serai plus là, peut être voudra-t-elle savoir qui était cette Mamie qui riait de tout et ne parlait jamais d’elle. Elle se demandera pourquoi il n’y a pas chez moi de ces albums de photos qu’on aime à feuilleter dans les familles. Elle passera peut être devant la maison où j’ai travaillé une partie de mon enfance sans savoir que cette maison n’est pas n’importe laquelle et que, dans l’appentis où je dormais, derrière la porte, il y a ce cœur dessiné de la pointe d’un petit couteau, dont sa grand-mère a caressé l’image bien souvent.
Elle ne saura pas qu’un ouvrier de ferme et une repasseuse ont chanté ensemble le dimanche lorsque l’accordéon venait sur la place et qu’ils ont mis au monde une petite fille qu’on appelle aujourd’hui Mamie.
Ce n’est pas les soucis et les chagrins que je voudrais lui dire, mais les jolis moments que j’ai vécus malgré justement soucis et chagrins. Comment lui dire que la vie est belle et vaut d’être savourée pour chaque instant qui ne reviendra pas ? Pourquoi ai-je tant envie qu’elle sache le jour d’émoi où un garçon m’a invitée à danser pour la première fois, le jour de jubilation où j’ai reçu les premiers francs que j’avais gagnés, le jour de fierté où  j’ai poussé la porte d’un vrai coiffeur...
Peut être faudrait-il que j’écrive tout ça. Que j’ose prendre un cahier et y semer la trace des bonheurs qui m’ont été donnés. Parfois j’y pense, et puis j’oublie. Je retourne à mon petit quotidien. Les jours passent vite.
Lorsque le livre de ma vie se refermera, peut être m’en voudra-t-elle de ce silence. Mais la vie est devant. Pour elle.


8


Le vent a soufflé toute la nuit. Et ce matin, elle s’est levée très tôt. Calmement, comme tous les jours elle a préparé son bol de café et ses biscottes. Et puis elle a longuement fait sa toilette. Elle a mis sa robe de laine verte, enfilé son manteau et, son cabas de paille à la main, elle est sortie dans le noir. A la gare routière il n’y avait presque personne. En tendant sa pièce d 1 euro au conducteur elle lui a souhaité une belle journée.
Le car a traversé la banlieue encore endormie. Les lampadaires orangés éclairaient avec peine des nappes de brouillard. Ensuite la route a sillonné parmi les champs, traversant quelques hameaux où personne n’attendait. Un peu plus tard, la campagne est devenue plus sauvage, on a gravi plusieurs petites collines et lorsqu’on est arrivé au col d’où l’on domine toute la région elle a demandé au chauffeur de la déposer. Il n’a pas osé poser de question à cette femme qui pouvait avoir l’âge de sa grand-mère mais son regard semblait surpris.
Lorsque le car a redémarré, elle a traversé la route et s’est éloignée sur un petit sentier qui longeait la crête. Tout au fond, sur la droite, le ciel était rose et annonçait l’arrivée d’un soleil dur.
Elle a marché un long moment, son cabas à la main en évitant les plaques de neige qui scintillaient au creux des buissons.
Enfin elle s’est arrêtée. Autour d’elle, pas un signe de vie. Tout était silencieux hormis le vent dans les feuilles qui soufflait en rafales une haleine de gel. Elle a tourné son regard vers l’horizon en murmurant « c’est beau ».
Et puis elle a posé son sac par terre, à déboutonné son manteau et tout doucement à commencé à se déshabiller. Elle a soigneusement plié chaque vêtement et les a  rangés, comme tous les jours.

Maintenant au loin un voile rouge marbré de gris s’étend dans le ciel. Le rideau va se lever.
Elle est nue. Encore plus nue depuis qu’elle a défait ses cheveux.
Son corps ne tremble pas malgré le froid.
Aucun sentiment de pudeur ne l’habite. Elle est là offerte. Entièrement et définitivement offerte.
Elle tente d’écarter les bras comme pour embrasser le paysage d’un geste que sa fragilité rend dérisoire. Mais le vent repousse ses mains en arrière et la voici tendue vers l’aube avec deux minces ailes blanchâtres qui vibrent. Sur le bord de ses joues, deux lignes humides et luisantes tracent un sillon d’argent.
L’air glacial qui souffle l’empêche de respirer. Elle ouvre la bouche dans un cri silencieux. Le dernier. Ses genoux finissent par céder et voici le repli. Tout doucement la petite forme se rassemble vers le sol, comme un manteau qui tomberait d’un cintre. Le corps sans vie glisse sur un buisson de romarin qui l’accueille, froissant le feuillage. Alors sur la montagne s’élève un parfum d’enfance et de liberté.
L’infini vient de prendre possession d’une petite chevrière de 82 ans.


ooOOoo

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